<HTML> <HEAD><TITLE>Special issue of Gerflint Magazine in 2015 devoted to my book The Secret of the West</TITLE></HEAD> <BODY bgcolor=#DDDDDD> <a name=start01></a> <div align=center> <table bgcolor=#EEEEEE width=100% cellpadding=10 cellspacing=0> <!-- dbut tableau 1.0.0.0 --> <tr><td valign=top> <table width=100% cellpadding=10> <!-- dbut tableau 1.1.0.0 --> <tr><td> <div align="left"> <b><a href=../../dcfr/lso2007fr/dc724gerflint23feb15fr.htm>Franais</a></b> </div> </td><td> <div align="right"> <b><a href=../../index.htm>Home</a></b> </div> </td></tr> <p> <tr><td width=70% bgcolor=#FFFFFF> <!-- 70% --> <div align=justify> Le numro 4/2014, paru en fvrier 2015, de la revue "Synergies Monde Mditerranen" (SMM), consacr en grande partie mon livre <i>Le Secret de l'Occident</i> (2007). SMM est la revue du <a href=http://gerflint.fr/information target="_blank" class="linkFile">Gerflint</a>, le "Groupe d tudes et de Recherches pour le Franais Langue Internationale". <br> <br> <table width=100% cellpadding=0> <!-- dbut tableau 1.1.1.0 --> <tr><td width=85%> <a href=#gerflint01>Article 1</a> -- J.Cortes: Prface </td><td> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </td><td width=15%> <a href=../../images/dc724gerflint01_cortes.pdf target="_blank" class="linkFile">pdf</a> </td></tr> <tr><td> <a href=#gerflint02>Article 2</a> -- Nelly Carpentier: "L'intrit" </td><td> </td><td> <a href=../../images/dc724gerflint02_carpentier.pdf target="_blank" class="linkFile">pdf</a> </td></tr> <tr><td> <a href=#gerflint03>Article 3</a> -- J.Demorgon: "Inventer le rel, l'exprience, la science" </td><td> </td><td> <a href=../../images/dc724gerflint03_demorgon.pdf target="_blank" class="linkFile">pdf</a> </td></tr> <tr><td> <a href=#gerflint04>Article 4</a> -- N.Carpentier, C.Dessenne: "Questions J.Demorgon" </td><td> </td><td> <a href=../../images/dc724gerflint04_carpentier.pdf target="_blank" class="linkFile">pdf</a> </td></tr> <tr><td> <a href=#gerflint05>Article 5</a> -- J.Demorgon: "Le secret de l'humain" </td><td> </td><td> <a href=../../images/dc724gerflint05_demorgon.pdf target="_blank" class="linkFile">pdf</a> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 1.1.1.0 --> </div> <br> <div align=center> <font size=+1> Version <br> <a href=dc725gerflint_23feb15spfr.htm target="_blank" class="linkFile">neurphone (smartphone)</a> </font> </div> <br> <br> <font size=-1> (Dossier spcial sur mon livre dans la rvue "Synergies Monde Mditerranen", no&nbsp;4, sept&nbsp;2014 (parue 23&nbsp;fv&nbsp;2015), dirige par Nelly Carpentier et Yves Montenay. Revue du Gerflint (Groupe d tudes et de Recherches pour le Franais Langue Internationale) </font> <br> <br> Copie de sret de la version internet: <nobr>fvrier 2017</nobr>. <b><a href=https://yvesmontenay.fr/2015/05/16/synergies-monde-mediterraneen-2014/ target="_blank" class="linkFile">Source</a></b>. </div> </td><td valign=top nowrap> <div align="right"> <b><a href=../dc100.htm>The Secret of Science</a></b> <br> <b><a href=../../dc/dc001.htm>Cosandey</a></b> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 1.1.0.0 --> <p> <hr> <hr> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 1.0.0.0 --> <a name=start></a> <a name=gerflint01></a> Article 1 <div align=center> <table bgcolor=#EEEEEE width=100% cellpadding=0 cellspacing=0> <!-- dbut tableau 2.0.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=center> <table bgcolor=#FFFFFF width=70% cellpadding=80> <!-- dbut tableau 2.1.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=justify> <b>Synergies</b> Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 7-13 <br> <br> <table cellpadding=4 border=0 bgcolor=#2222AA> <tr><td> <div align=right> <font color=#FFFFFF size=+2> <b> Prface : <br> L Occident est-il en train de manquer le coche de l avenir? Rflexions partir de la thorie de David Cosandey </b> </font> </div> </td></tr> </table> <br> <div align=right> <font size=+1> <b>Jacques Corts</b> <br> Fondateur et Prsident du GERFLINT, France </font> </div> <br> <br> <br> Lorsque Jacques Demorgon m a fait l honneur de me demander une prface pour ce numro&nbsp;4 de la revue <i>Synergies Monde Mditerranen</i>, j ai videmment accept d emble, mais avec le sentiment que je m engageais trs imprudemment dans une aventure qui, pour tre certainement passionnante, ne manquerait pas de me plonger dans une inquitude constante pour cause d ingnuit. Comme tout Terrien de base, en effet, je vis sur le trs bourdieusien concept d habitus, avec mon capital culturel bien statique et impressionniste, rduisant toute &nbsp;substance&nbsp; (l absolu selon Saussure) ses &nbsp;modes&nbsp; et &nbsp;faux-semblants&nbsp; (comme dirait Janklvitch), et mon activit conceptuelle anagogique, quoique tentant de s lever jusqu des hauteurs spirituelles peu prs convenables, plafonne assez vite au niveau de vrits admises qui ne sont rien d autre, je le crains, qu un tissu de lieux communs et d apparences. <br> <br> En ce qui concerne ce numro, il est tellement riche que je rserverai mes commentaires au seul contenu du livre de Cosandey, ce qui tmoigne de ma part d une audace certaine car cet ouvrage est une synthse historico-gographico-philosophique colossale ne visant rien moins qu nous faire comprendre &nbsp;le secret de l Occident&nbsp; pour aboutir, complmentairement, nous familiariser avec &nbsp;une thorie gnrale du progrs scientifique&nbsp;. <br> <br> Mais soyons plus prcis : en fait, ce n est pas exactement ce que dit Cosandey, car il emploie la prposition vers dans son sous-titre gnral, et cela change tout. Le prsentateur de l ouvrage, Christophe Brun (pp. 11-85), manifestement enthousiaste (sentiment pangyriste que je comprends parfaitement et partage volontiers avec lui) est le premier nous recommander la prudence en matire de jugement sur un ouvrage aussi complexe. Ce n est pas la thorie gnrale du progrs scientifique que Cosandey nous propose, mais un cheminement &nbsp;vers une thorie&nbsp; (ce qui sous-entend qu elle n est pas la seule) srement utile pour tenter l aventure d un projet explicatif global, hardi, convaincant et pourtant trs surprenant. Et Christophe Brun de nous signaler lui-mme, d entre de jeu, trois obstacles majeurs susceptibles de bloquer ce que j appellerais, de faon prcieuse, &nbsp;l esthtique de la rception&nbsp;8 de l ouvrage, savoir, selon les potentialits ngatives suggres (mais cartes) par Christophe Brun, &nbsp;l indiffrence&nbsp;, &nbsp;l chouage sur les hauts fonds du dj vu&nbsp; et &nbsp;le naufrage sur les rcifs du rductionnisme dterministe&nbsp; (p.35). C est ce qui s appelle non pas dsarmer par avance toute contradiction mais simplement prvenir un ventuel dtracteur qu il s agit d une tentative d lucidation effectue partir d un point de vue sinon ignor jusqu ici, du moins assez peu exploit. <br> <br> C est donc un peu par provocation que j ai choisi la citation de Janklvitch mise en premier exergue de cette prface, car la philosophie de la prcarit et de l phmre dont sont nourris le je-ne-sais-quoi et le Presque-rien de Jankllvitch, contraste de faon intressante avec la position trs engage de Cosandey, conomiste et physicien, prenant une position rsolument empiriste pour voquer le &nbsp;secret&nbsp; jusqu ici bien gard du progrs scientifique de l Occident. Ce secret apparat au lecteur de Cosandey comme une sorte de mcanisme d autant moins mystrieux qu il nous le livre comme une simple quation deux inconnues. Je cde la parole, pour expliquer ce petit miracle d intelligence, un commentateur volontairement anonyme s exprimant sur son blog personnel o il dit ceci : &nbsp;Le dveloppement technologique et scientifique a eu lieu partout o une civilisation a connu le succs commercial, (.) favoris par une division politique stable (les deux conditions d une bonne &nbsp;mreuporie&nbsp;, du grec meros, &nbsp;diviser&nbsp; et euporeos, &nbsp;tre dans l abondance&nbsp;). Ces conditions sont runies lorsqu une civilisation trouve s installer sur un territoire propice la fois aux changes et la division politique. Cela implique concrtement que le dcoupage des ctes facilite les changes marchands (le transport par mer cotant durablement moins cher que par route), et la dfinition de frontires sinon totalement naturelles du moins stables&nbsp;.9 <br> <br> Revient donc Cosandey le mrite de nous proposer un chemin pour comprendre ce qui, en fin de compte, ne serait rien d autre que le rsultat d une conjoncture complexe dont l Occident a bnfici pendant un bon millnaire (et bnficie toujours). Pour lui, le secret en question doit tre trait comme une nigme rsoudre en s appuyant non plus sur l abstraction d hypothses verbeuses plus ou moins lgantes, mais sur le constat objectif de faits historico-go-conomico-politiques concrets. Il postule pour cela la possibilit d une thorie non pas potiquement prdictive au sens mystique et platonicien du terme, mais rationnelle (sinon scientifique) et surtout convaincante. Rsumons : la thorie explicative du secret de l Occident est construite sur deux faits d observation : <br> <br> 1. thalassographique d abord : les Etats occidentaux sont toujours proches d une mer qui leur confre le double avantage, d une part, d tre protgs par les chancrures de leur littoral, d autre part de communiquer facilement les uns avec les autres ; <br> <br> 2. mreuporique ensuite : les mers ont ainsi favoris  lorsque la configuration de leurs rivages le permettait, la cration d Etats stables qui, par le commerce et des interactions multiples et rgulires, se sont mutuellement enrichis. <br> <br> On notera, cet gard, que la phrase de Morin et Ceruti, mise en deuxime exergue, conforte tout fait la thorie de Cosandey. <br> <br> Disons donc que, jusqu ici, tout va bien et que l on peut poursuivre notre route avec notre Mentor vers la thorie qu il propose comme explication du fameux secret de l Occident. Objectons toutefois - sans malignit aucune - que les obstacles signals par Christophe Brun perturbent un peu notre srnit approbatrice. Certes, la thorie de Cosandey ne nous laisse pas du tout indiffrent, mais il semble bien que, sans chouer &nbsp;sur les hauts fonds du dj vu&nbsp;, il lui arrive de prendre tout de mme quelques risques en frlant les rcifs &nbsp;d un certain dterminisme rductionniste&nbsp;. Et cela ds le chapitre 1 o, aprs une introduction trs roborative plaant avec sagesse &nbsp;la thorie mreuporique et son extension thalassographique&nbsp; dans la mouvance braudlienne du temps long, il en arrive traiter paradoxalement, parce que de faon un peu rapide, les explications traditionnelles du progrs humain rduites par lui sept hypothses10 rapidement cartes en une petite soixantaine de pages. <br> <br> Pour voler son secours, toutefois (mme s il n a absolument pas besoin de notre aide), nous avons mis en troisime exergue de cette prface, une petite phrase de Jacques Attali disant que &nbsp;la raison d tre de l Histoire, c est sa propre ngation&nbsp;. Entendre par l qu il faut viter, lorsqu on veut se doter d un projet d avenir, d organiser une socit quelconque  dit encore Attali  &nbsp;autour de l obsession de la prservation du mme, de la rptition du cycle, de l ternel retour, condition de (sa) survie et de (sa) stabilit&nbsp; (ibid.). Si l on prend comme exemple la premire des sept hypothses traditionnelles minimises par Cosandey (la religion), on dira volontiers avec lui que l Eglise a certes t le principal soutien de l absolutisme royal en France et qu elle n a pas du tout contribu l essor conomique du royaume en prononant, l gard de l argent et des &nbsp;affaires&nbsp; commerciales, une condamnation d intensit analogue celle concernant la luxure (terme dsignant toute forme de plaisir sexuel) frappe elle aussi du stigmate de pch capital. Dans un cas comme dans l autre, cela est parfaitement vrifiable, les commandements de Dieu et de l Eglise ont manifest  et le font toujours - une nette tendance l immobilisme. <br> <br> La religion, chrtienne ici en l occurrence, a donc fonctionn comme un frein rigoureux l innovation et l on peut assner avec Attali (ibid. p.20) quelques petites assertions assassines pour dnoncer cette institution toujours encline refuser le mouvement qui perturbe les limites fixes par le dogme : &nbsp;le nouveau est un pril, l individu est dangereux (,) le progrs n est pas imaginable. Le neuf c est la mort. L Histoire n existe pas&nbsp;. Si l Eglise, en s appuyant sur des rgles analogues (et la chrtient n a videmment pas l exclusivit d un tel barrage l volution) a pu manifester clairement une intransigeance excessive l gard du progrs, si ses tribunaux ont tortur, condamn, excut, brl, massacr des populations entires au nom des exigences d une sorte de Moloch divin passant le plus clair de son temps dtruire - on se demande bien pourquoi - la crature humaine qu il aurait faonne son image, il est clair qu il serait vain d attendre de la religion qu elle soit le fondement du progrs en gnral et donc la raison du secret de l Occident en particulier. <br> <br> Mais, s en tenir de tels constats, si justes soient-ils, c est peut-tre aller trop vite en besogne. La mreuporie et la thalassographie font certainement partie des causes naturelles de tout succs (comme leur insuffisance de tout chec) d une communaut humaine quelconque mais cela ne nous avance gure. Et d abord, pourquoi certains pays fort mal lotis cet gard, seraient-ils aujourd hui en puissance d avaler l Occident qui, sauf erreur, possde toujours les mmes atouts dans son jeu ? Prenons un cas prcis. Parlons de la construction des cathdrales ? A l aube du deuxime millnaire qui, selon Cosandey, a t entirement domin par l Occident, la construction de tels difices est plus qu un simple projet architectural o les mathmatiques et la physique occupent une place centrale ; plus qu une somme de problmes d excution d une formidable difficult (rsistance des matriaux, votes d arte tablies, par exemple, au croisement de 2 ou 3 votes d ogive, mais aussi votes sexpartites etc.) ; plus qu un monumental problme de gestion : transport de pierres normes et de marbre trs lourd faire venir de loin par terre ou par mer ; mais aussi ncessit de formation de spcialistes dans de multiples domaines : taille de la pierre, sculpture, dcoration externe et interne, vitraux, tableaux, lumire, boiseries multiples, ameublement... Et cela pour des salaires de misre ! Quand on songe l tat de l outillage de l poque, au courage qu il a fallu pour lancer vers le ciel ces monuments de ferveur chrtienne avec leurs tours vertigineuses faisant carillonner tous les horizons des cloches pesant des tonnes qu on a pu hisser (on se demande comment) plus de 100 mtres de hauteur parfois& on se dit que de tels lans sont le signe d une nergie, d une foi, d une spiritualit sans lesquelles la thorie de Cosandey relverait de la plaisanterie. <br> <br> Faire de l hypothse religieuse une cause secondaire11 dans une thorie gnrale de progrs scientifique, c est minimiser excessivement, pour des besoins de dmonstration, une donne essentielle. On peut dire ce qu on veut de la religion dans une multitude de cas dtestables, mais il est impossible de ne pas souligner la part de ferveur, de dpassement de soi, de courage, de crativit donc de changement et mme d intrpidit miraculeuse jusqu la folie qu elle a pu susciter chez tous ceux qui, dans leur misre, ont trouv assez de force pour donner leurs contemporains et tous ceux qui leur ont succd dans les sicles conduisant jusqu nous, ces tmoignages de gnie dsormais classs, comme la cathdrale de Chartre, au patrimoine mondial de l humanit. La religion a toute sa part dans le progrs scientifique et l on pourrait montrer son propos  comme du reste pour les sept explications traditionnelles quelque peu sous-estimes par Cosandey - que la thalassographie et la mreuporie ne perdent rien de leur pertinence quand on n ignore pas l environnement complexe o, en Occident comme ailleurs, elles ont jou un rle central mais non exclusif de l humain. <br> <br> Je sais bien que Cosandey n a rien omis et que son livre porte tmoignage d une impressionnante rudition Mais, comme toute Suvre naturellement polmique, il est probable que chaque lecteur souhaitera, comme je viens de le faire, discuter certains dtails. Cela n ira jamais trs loin car Cosandey a dj prvu toutes les questions, tous les arguments et contre arguments, comme si, pour crire son livre en toute scurit, il avait d abord assimil entirement le trait sur la guerre de Von Clausewitz. Car c est bien une guerre continue la fois culturelle, scientifique, philosophique, et mme thique que Cosandey nous narre dans son ouvrage en cette priode particulirement fragile que nous vivons aujourd hui, o l on assiste un dferlement de changements mettant vritablement l Occident en pril, bouleversant mme tout l Atlas des civilisations mondiales sans vraiment pointer clairement celle(s) qui pourrai-en-t vouloir prendre actuellement le leadership. La vrit dont on souponne la prsence en filigrane dans ce superbe et terrible livre, c est l ide que le secret de l Occident, c est d tre arriv au bout de ses possibilits de renaissance. &nbsp;Il n y a malheureusement plus de domaine s approprier, ni sur la Terre, devenue trop petite, ni dans le cosmos environnant&nbsp;. On ne peut pas tre plus pessimiste. <br> <br> Mon rle de prfacier, on le voit bien, je le conois un peu la manire du Candide de Voltaire, personnage naf et crdule qui respecte infiniment son Matre penser, Pangloss, quoique tant parfois en contradiction avec lui sur l ide (non leibnizienne) que tout n est peut-tre pas aussi simple dans le meilleur des mondes scientifiques et culturels possibles. Mais Cosandey n est pas du tout un mule de Pangloss, loin de l. Son pessimisme est manifeste sur de multiples questions, notamment sur la situation actuelle du dclin des grandes puissances commencer par les Etats-Unis et la Russie dont il dresse un tableau angoissant. On a donc eu l impression, le lire, d assister l effondrement de la civilisation occidentale, et c est ce sentiment qui explique mon quatrime exergue o je cite une phrase du livre trs rcent (2014) de Naomie Oreskes (Professeur Harvard) et Erik M. Conway (historien la Nasa) qui envisagent, dans un petit essai de science fiction trs pointu, l avenir accablant de la civilisation occidentale partir de ce XXIme sicle de plus en plus menac par l obscurantisme de gouvernants &nbsp;incapables de penser le monde de faon systmique, (.) aveugls par l idologie no-librale&nbsp;, et dj vaincus par &nbsp;la puissance des lobbys provoquant l anantissement de l ordre social&nbsp;12. Je pense que Cosandey ne peut tre qu enti- rement d accord avec le passage suivant de l opuscule ici voqu (p.12) : &nbsp;Les peuples de la civilisation occidentale savaient ce qui leur arrivait, mais ils ont t incapables d enrayer le processus. C est d ailleurs l aspect le plus ahurissant de cette histoire : quel point ils en savaient long et combien ils taient inaptes agir en fonction de ce qu ils savaient&nbsp;. <br> <br> Cosandey conclut en termes voisins. L homme vit dsormais dans &nbsp;un systme plan- taire strile et inhospitalier&nbsp; ne permettant &nbsp;probablement pas une troisime grande rvolution techno-scientifique&nbsp;. Et de rver et de nous faire rver : &nbsp;Il n est pas exclu (.) qu un jour l humanit reoive des visiteurs appartenant un peuple extraterrestre plus avanc qu elle technologiquement. Les Terriens se verraient alors confronts des cratures voguant bord de vaisseaux propulss par antimatire, arms de bombes trous noirs et voyageant d une toile l autre&nbsp;. Nous voil dans un film amricain d anticipation dj vu plusieurs fois, mais toujours aussi distractif. Rvons donc sur des soucoupes volantes venir puisque nous avons manqu le coche de notre avenir. <br> <br> En tout cas, si je puis me permettre des remerciements et un conseil, les voici. Mes remerciements Jacques Demorgon et Nelly Carpentier d avoir choisi un auteur aussi captivant que David Cosandey et de m avoir permis de formuler son sujet quelques ides de lecteur passionn. Mon conseil s adresse tous ceux qui liront ces lignes pour les presser de courir chez leur libraire. Pourquoi ? Simplement parce que ce livre est la fois une mine d ides pour comprendre le petit monde dans lequel nous sommes condamns vivre, mais aussi parce que c est, sa manire, un vrai roman d aventures. <br> <br> <br> <br> <font size=-1> <b>Notes</b> <br> <br> 1. Dont le livre, Le secret de l Occident, vers une thorie gnrale du progrs scientifique, est au cSur des proccupations de ce numro. <br> <br> 2. Le je-ne-sais  quoi et le Presque rien, I ; La manire et l occasion, Seuil, 1980, p.11. <br> <br> 3. Notre Europe, Fayard 2014, p.14. <br> <br> 4. Histoire de la modernit, Robert Laffont, 2013, p.19. <br> <br> 5. D aprs la 4me de couverture de &nbsp;L effondrement de la civilisation occidentale&nbsp; . de Erik M. Conway etNaomi Oreskes, les liens qui librent dit.2014. <br> <br> 6 Que Thomas Rist, auteur ici mme d un subtil essai sur la prposition sur, me pardonne cet usage assez peu conventionnel. <br> <br> 7. Le rle des prpositions, dans bien des langues europennes est capital et je salue au passage l article infra de Thomas Rist constatant &nbsp;une recrudescence&nbsp;, en franais, de la prposition &nbsp;sur&nbsp;. <br> <br> 8. Je me rfre l au titre mme de la fameuse thorie de Hans, Robert Jauss, Gallimard, 1978. <br> <br> 9. J aurais aim pouvoir rendre hommage l auteur de ce texte figurant dans son blog mais sa volont est de rester anonyme. On trouve le texte cit dans Google sous le titre suivant : &nbsp;le secret de l Occident, du miracle pass au marasme prsent, David Cosandey, Arla, 1997&nbsp;. Voici les raisons donnes par l auteur pour rester incognito : &nbsp;&nbsp;Ce blog est au dpart un pense-bte, un recueil de notes de lectures, de commentaires sur des films vus et apprcis, ou pas, destin tre lu par des tiers. Je me suis pris au jeu et l exercice d criture est devenu un dlassement prenant. C est notamment un excellent moyen de ragir la lecture d articles trop idiots, ou d ides trop convenues - et fausses etc. Puis l Europe est tombe sur ce blog. Ce projet, qui me paraissait fort sympathique il fut un temps, est devenu sclrosant, ruineux et attentatoire aux liberts politiques fondamentales. Dont acte et remerciements. <br> <br> 10. Ces hypothses sont les suivantes : religieuse, culturelle, ethnique, climatique, tiers-mondiste, grecque et hasard <br> <br> 11. Mais la position de Cosandey n est pas systmatiquement hostile l influence positive des religions sur le progrs scientifique. Ce qu il dnonce, c est leur archasme politique tous les ges de l Histoire de l humanit jusqu aujourd hui inclus, notamment aux Etats-Unis o les thories crationnistes font plus que jamais flors au dtriment de l volutionnisme. 12. Quatrime de couverture </font> <br> <br> <br> <br> <br> <br> <a name=dc01></a> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.1.0.0 --> <br> <br> <br> <br> <a name=gerflint02></a> <div align=center> <table width=30% cellpadding=0> <!-- dbut tableau 2.12.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=left> Article 2 </div> </td><td> <div align=right> <a href=#start01>Dbut</a> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.12.0.0 --> </div> <div align=center> <table bgcolor=#FFFFFF width=70% cellpadding=100> <!-- dbut tableau 2.2.0.0 --> <tr><td valign=top> <b>Synergies</b> Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 15-21 <br> <br> <table bgcolor=#2222AA cellpadding=4 border=0 width=100%> <tr><td> <font color=#FFFFFF size=+2> <b> <div align=right> Prsentation gnrale <br> L intrit humaine antagoniste </b> </font> </div> </td></tr> </table> <br> <div align=right> <font size=+1> <b>Nelly Carpentier</b> <br> Universit Paris Descartes, France mnellyc@club-internet.fr </font> </div> <br> <br> <br> <div align=justify> <i>Synergies Monde Mditerranen</i> doit, avec ses moyens propres, reconnatre les difficults exceptionnelles que la connaissance et l action comportent dans cette partie du monde. Les acteurs humains y sont dans tous les sens &nbsp;entre eux&nbsp;. Ils pourraient l tre mieux! D o notre rfrence l &nbsp;intrit&nbsp;, concept dlaiss, bien que centenaire, propos par le logicien, philosophe et interlinguiste Louis Couturat, un peu avant la &nbsp;Guerre de 1914-1918&nbsp; en ce moment commmore. Intrit qualifie d antagoniste : de fait. Les identits opposes - avec quelle violence ! - sont la une d une actualit internationale rpte au cours des dcennies et sont de plus en plus meurtrires. L intrit des meurtres redouble alors que les diplomaties chouent crer le moindre commun. La quatrime parution de Synergies Monde Mditerranen en rfrence profonde cette tragique actualit mditerranenne, fait appel de grandes ressources intellectuelles, historiques et systmiques, disponibles dans de grands ouvrages que nous ngligeons. Leurs auteurs souhaiteraient parvenir nous faire partager un paradoxe, une vrit cache. C est sans doute naturellement que les humains sont antagonistes, comme les dialogiques d Edgar Morin en tmoignent. Ces antagonismes identitaires, initiaux ou construits, peuvent avoir deux destins : conduire aux comportements les plus brutaux ou se composer en constructions admirables. Les chemins existent. Nous ne devons pas combattre les antagonismes : ils sont le secret du rel. Nous devons arrter de descendre leurs pentes destructrices et remonter leurs degrs constructeurs. Ponctuellement mais admirablement, les sciences et les techniques y parviennent. Les moteurs qui propulsent nos multiples vhicules conquirent mieux les espaces que la mitraille et les bombes. Toutefois, sans les constructions renouveles de l amour et de la justice, les prodiges des sciences et des techniques diffusent bien peu vers l ensemble de l exprience humaine. Les textes qui suivent partagent des chemins qui mnent au secret d acteurs humains antagonistes mais par l-mme observateurs, penseurs, inventeurs au lieu de devenir des individus meurtriers ou des &nbsp;Etats-voyous&nbsp; ! <br> <br> Notre premire rubrique <b>&nbsp;Entre langues et cultures&nbsp;</b> est heureuse de retrouver Selma El Maadani, universitaire marocaine. Yves Montenay s entretient avec elle : &nbsp;Le nouveau tifinagh. Un alphabet disparu sauvera-t-il langues et cultures berbres ?&nbsp; De quoi s agit-il ? D un alphabet millnaire dont les graphmes sont issus du libyque. Ils ont t dcouverts ici et l dans tout le Maghreb. En particulier, sur des stles funraires de dignitaires et de rois amazighes de l Antiquit. Selma El Maadani, et elle n est pas seule, prfre &nbsp;amazighe&nbsp; &nbsp;berbre&nbsp;, terme quivoque on le sait. Quant l tymologie du mot &nbsp;tifinagh&nbsp;, il y en a deux. L une renvoie aux Phniciens et l autre signifie simplement &nbsp;notre invention&nbsp;. L alphabet tifinagh a plusieurs variantes selon les tribus d origine. Elles ont t unifies rcemment en un seul alphabet le &nbsp;tifinagh de l Institut Royal&nbsp;. Il y a, au Maroc, des &nbsp;amazighophones&nbsp; et des &nbsp;amazighophiles&nbsp; qui souhaiteraient que cesse d tre occulte cette perspective d abord tribale puis royale de l histoire marocaine. On comprend mieux cette volont d ajouter aux transcriptions en &nbsp;caractres arabes&nbsp; et en &nbsp;caractres latins&nbsp;, cette troisime transcription partir de &nbsp;l alphabet tifinagh&nbsp; restaur. Avec mme &nbsp;l ambition d en faire un des vecteurs de l enseignement primaire&nbsp;. Est-ce possible ? La rponse est adapte la complexit du problme et de son volution en cours. * <br> <br> Comme les revues Synergies du Gerflint qui toutes s inscrivent dans le &nbsp;Programme mondial de diffusion scientifique francophone en rseau&nbsp;, la revue Synergies Monde Mditerranen est prioritairement rserve &nbsp;aux chercheurs francophones (doctorants ou post-doctorants ayant le franais comme langue d expression scientifique)&nbsp;. C est bien le cas de Syrine Ben Slymen, doctorante de l IRA de Mdenine en Tunisie et de l Universit de Nice Sophia Antipolis en France. Avec Vincent Meyer, professeur en sciences de l information et de la communication dans cette mme universit, ils nous donnent une ide concrte de l engagement de cette discipline sur le terrain, en Tunisie. Il s agit de comprendre comment les dveloppements territoriaux doivent tenir compte de tout un ensemble de facteurs : &nbsp;disparits sociales et spatiales, mouvements de migrations, dimensions affectives - d attachement la rgion - et conatives - de solidarit envers la rgion&nbsp;. Quels types de communications peuvent avoir la capacit d impliquer positivement les habitants des rgions concernes ? <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Nelly Carpentier nous conduit mieux dcouvrir une jeune nation, la Moldavie, situe entre la Roumanie et l Ukraine. La francophonie y a des bases historiques plurielles. Peu aprs la parution du premier numro de Synergies Monde Mditerranen, un contact s est effectu avec l Universit Libre Internationale de Moldova (ULIM), l occasion des colloques organiss lors des journes annuelles de la Francophonie. L ULIM publie les Actes de ces colloques dans sa revue si bien nomme &nbsp;La Francopolyphonie&nbsp;. Pour de multiples raisons qu il faut dcouvrir, la Francophonie moldave est ancienne, diversifie, dynamique. Au Printemps 2014, l Association des Professeurs de Franais de Moldavie a organis une rencontre avec les responsables de la Fdration Internationale des Professeurs de Franais (FIPF)  en la personne de Doina Spita, Prsidente de la Commission pour l Europe Centrale et Orientale  et de Jean-Pierre Cuq, Prsident de la FIPF, galement Prsident d honneur de Monde Mditerranen. Un change autour de la ncessit d une thorie scientifique des cultures et du &nbsp;multi, trans, interculturel&nbsp; a bnfici des vifs intrts de Madame Elena Prus, Professeur Docteur, Directrice de l Institut de Recherches Philologiques et Interculturelles (ICFI) de l ULIM et rdacteur en chef co-rdactrice de la revue La Francopolyphonie  de Madame Ana Gutu, Premier vice-Recteur, Professeur Docteur l ULIM, Directrice de la revue  et de Monsieur Victor Untila, docteur en philosophie, matre de confrences et cordacteur de La Francopolyphonie. Les raisons ne manquent pas de nous intresser la Moldavie, insuffisamment connue et qui a, le 27 juin 2014, sign un accord d association avec l Union Europenne. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Un moment la fois scientifique et rcratif s offre aux lecteurs avec les observations du linguiste et professeur Thomas Rist &nbsp;devant la recrudescence du &nbsp;sur&nbsp;. Les langues aussi ont des tics. A coup sr, l emploi de la prposition &nbsp;sur&nbsp;, en franais mais pas seulement, en fait aujourd hui partie. Marina Yaguello l avait voqu dj dans ses &nbsp;Petits faits de langue&nbsp;. Thomas Rist montre qu aujourd hui les exemples se sont accrus. Et il n en est pas avare. En discussion, Jacques Demorgon lui avait propos de sortir du strictement linguistique et de s interroger sur les ventuelles significations sociologiques voire psychanalytiques de cet emploi dmesur. N y avait-il pas l un nouvel habitus en formation : une conjugaison de dtachement et d emprise narcissiques&nbs:? Le scientifique n a pas jug possible de prendre un tel risque. Il demeure sur son quant soi prudentiel pour le moment ! Attendons un coefficient suprieur de cette mare du nouveau &nbsp;sur&nbsp;. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Notre seconde rubrique <b>&nbsp;Histoire prsente et passe en Mditerrane&nbsp;</b> bnficie d abord, grce aux &nbsp;Echos du monde musulman&nbsp; d Yves Montenay, de rfrences actuelles multiples et varies concernant les deux rgions en effervescence du Sud et de l Est de la Mditerrane. La slection opre dans ces &nbsp;Echos&nbsp; retient bien plus que l cume des jours. Elle s intresse aux donnes culturelles, stables ou problmatiques, ainsi qu aux stratgies de moyen ou long termes. La slection est faite pour viter sa propre premption. Le lecteur peut la lire et la relire bien aprs la parution de la revue. On ne s tonnera pas, puisqu elle concerne le monde musulman, de trouver aussi parfois des analyses de pays non mditerranens. Mais les relations internationales ne cessent de se dvelopper. C est largement le cas en ce moment pour ce qui est des liens entre l Afrique du nord et l Afrique occidentale et centrale. C est ainsi qu en mai 2014, une rencontre organise l Universit du Panthon, par l Association des Marocains de 17 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 15-21 France, avait invit des responsables des Etats du Sud dont Henri Lopes, ambassadeur plnipotentiaire du Congo Brazzaville et grand romancier de langue franaise. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> La bonne rception du travail monumental de David Cosandey a toujours fait problme. Jacques Corts, dans sa prface ce numro s en fait justement l cho. Les aspects multiples et riches de ce travail ont suscit en lui un intrt tel qu il a voulu le partager au seuil mme de la revue et nous l en remercions vivement. Dans &nbsp;L histoire de l Occident. Dclin ou mtamorphose ?&nbsp;, Le Monde, hors srie, Cosandey est prsent parmi les rares penseurs qui ont renouvel la difficile et inpuisable question de l Occident. Avant de recenser l ouvrage et d en prsenter les deux thories, Jacques Demorgon propose d y entrer par l exemple qui concerne au plus prs la revue : une comparaison, autour de la Mditerrane, entre deux millnaires extrmement diffrents. Le premier -avant J.-C.- o s oppose une pluralit d Etats, en bonne situation conomique, est d une trs grande richesse productive : culturelle, philosophique et scientifique. C est la civilisation grecque avec successivement l aspect hellne des Cits-Etats puis l aspect hellnistique des grands royaumes issus de l Empire d Alexandre. En contraste avec ce millnaire avant J.-C., le premier millnaire aprs - qui concerne l autoritarisme unitaire de l Empire romain puis le chaos rpt des Royaumes barbares - est d une trs faible fcondit scientifique et technique, mme si d autres aspects culturels lis aux religions et aux conqutes ne sont pas ngligeables. Ces quatre moments d une histoire bimillnaire rpondent aux conditions d apparition, ou non, du progrs scientifique telles que Cosandey les a clairement dfinies et poses. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Dans cette priode &nbsp;hellne&nbsp; que Cosandey voquait, une femme extraordinaire a vcu entre le septime sicle et le sixime avant J.-C. Son destin n a pas t seulement exceptionnel de son vivant. Aprs sa mort, elle a t considre et grandement honore par les plus grands penseurs, crivains et philosophes qui lui ont succd. Elle a t inscrite sur la liste des neuf plus grands potes grecs o elle est la seule femme. Elle a mme t nomme &nbsp;dixime muse&nbsp; par Platon. On pourrait s tonner de cette gloire d une femme en oubliant que la condition fminine avait connu des temps meilleurs avant la Grce classique, en Crte en particulier. <br> <br> Le problme c est que la destine de cette femme ne s est pas arrte sa vie relle. Elle a fait l objet de toute une suite d imaginaires d poques qui se la sont approprie dans leurs propres perspectives positives ou ngatives. Elle a t connue de son vivant comme pote, directrice d une &nbsp;maison des savoirs&nbsp; et enseignante. Par la suite, la lgende s est empare de sa personne la reprsentant mme au cSur d un amour impossible pour &nbsp;le plus beau des Grecs, Phaon&nbsp;. On prtend qu elle finit par se &nbsp;suicider&nbsp;. En fait, Phaon n est pas un homme mais &nbsp;le diminutif de Phaton, l toile double d Aphrodite : Phosphoros et Hesperos (la Plante Vnus)&nbsp;. La lgende se transforma mme ensuite en mythe de salut, chez les Pythagoriciens, que symbolise le &nbsp;fameux saut dans la mer&nbsp;, qui est alors le &nbsp;contraire d un suicide&nbsp;. On a ainsi dcouvert l image de ce saut figurant en place centrale dans une Basilique pythagoricienne romaine qui, enfouie, fut retrouve par hasard en 1917, assez bien conserve. <br> <br> Au dix-huitime sicle, cette femme, toujours au cSur d un imaginaire prolifrant, se retrouve associe la valorisation de l rotisme. Au dix-neuvime sicle, dernire transformation la plus connue et qui s est impose jusqu nos jours est sa relation suppose au &nbsp;saphisme&nbsp;, nomm de son nom &nbsp;Sappho&nbsp;. Tout cela autour de Baudelaire et de son recueil &nbsp;Les Fleurs du mal&nbsp; dont le premier titre tait &nbsp;Les Lesbiennes&nbsp; (au sens d rotisme). Une cascade de changements de sens s est opre : Lesbien, Lesbienne, habitants de l le de Lesbos ; lesbienne symbole de conduites rotiques ; et finalement lesbienne au sens d homosexuelle. <br> <br> Merci Pierre Landete de nous faire dcouvrir cette incroyable cacophonie de l imaginaire humain, propos d une femme certes clbre mais dont on ne cesse de dire tout et son contraire depuis bientt trois millnaires. Enfin, en nous proposant le terme &nbsp;anandrisme&nbsp;, tort dlaiss, selon lui, il s efforce de rpondre l injonction d un autre pote clbre : &nbsp;Rendre plus purs les mots de la tribu&nbsp;. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Analyse de l Occident, suite. Avec Franois Jullien dont on connait la rfrence prouve la Chine. Il entend pourtant dcouvrir comment les Grecs vont &nbsp;inventer l exprience, le rel, la science&nbsp;. Histoire rebondissements : de Chine en Grce et en Italie&nbsp;. Longtemps, les Chinois ont bnfici d une trs grande avance pour certaines dcouvertes scientifiques et inventions techniques : de plusieurs sicles et parfois de plus d un millnaire et demi. Plutt que de parler communment de la poudre, citons plutt le &nbsp;gouvernail d tambot&nbsp; qui, quand il fut retrouv en Europe permit la flotte vnitienne d acqurir une telle maniabilit, lgret, vitesse, qu elle pouvait chapper aux pirates et se placer ainsi la tte d un commerce maritime plus sr. Les principaux navigateurs marchands, les Vnitiens, d abord mercenaires de l Empire romain d Orient, s enrichirent tant qu ils introduisirent alors le &nbsp;coin&nbsp; de l conomie dans la politique impriale. <br> <br> Jacques Demorgon souhaite nous faire dcouvrir la pertinente et percutante dmonstration de Franois Jullien. Ce sont bien les Grecs qui ont invent notre rgime de science le plus rigoureux et le plus fcond. Mais &nbsp;le miracle n est pas grec&nbsp;, il est &nbsp;mathmatique&nbsp;. Il rsulte d une intelligibilit tendue et approfondie de la physique permise par sa rfrence construite aux mathmatiques. L universel apparat 19 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 15-21 clairement quand, par exemple, Archimde traite non pas de tel corps ou de tel fluide mais de &nbsp;tout corps&nbsp; et de &nbsp;tout fluide&nbsp;. Seule la relation mathmatique &nbsp;fonction de&nbsp; peut, &nbsp;en une seule formule&nbsp;, tenir tout un ensemble de phnomnes diffrents. <br> <br> <div align=center> *** </div> <br> Ce que Franois Jullien nomme &nbsp;le coup de force&nbsp; ou &nbsp;le coup de gnie&nbsp; de Platon, a d, par la suite, patienter presque deux millnaires avant d tre repris ou rinvent par Galile avec sa physique de la chute des corps. A lire toute l analyse que Franois Jullien propose de l invention platonicienne de &nbsp;l ide et de l idal&nbsp;, on pourrait, si on ne connaissait pas l auteur et son Suvre, croire un nouvel loge inconditionnel de la &nbsp;Grce-Europe&nbsp; et de l Occident. De son ct, Jack Goody dnonce ces &nbsp;vols&nbsp; de l histoire&nbsp; et de la science partir d un lien forc avec la Grce tabli en sautant allgrement deux millnaires. <br> <br> A ce point de notre prsentation gnrale, prcisons au lecteur que, bnficiant de la vive curiosit de Caroline Dessenne, jeune adulte du 21e sicle, nous avons souhait avoir avec Jacques Demorgon un entretien sur les raisons qui lui font croiser ici trois grands auteurs : le physicien thorique suisse David Cosandey, le philosophe sinologue Franois Jullien et l anthropologue britannique Jack Goody. <br> <br> Dans cet entretien, il tait indispensable de partir du fameux &nbsp;problme de Needham&nbsp;. D un ct, la longue avance scientifique et technique chinoise. De l autre, le rgime diffrent d une &nbsp;science grecque&nbsp; qui doit ensuite patienter prs de deux millnaires pour renatre en Europe mais qui alors explose et ne s interrompt plus et se retrouve bel et bien coopte par les savants de tous pays. Ces deux ruptures historiques  chinoise et europenne  ont intrigu les esprits court d explication. Les penseurs europens ont t si traumatiss par cet &nbsp;abme&nbsp; de temps que le dveloppement de la science rencontre entre la Grce et la Renaissance qu ils n ont cess de vouloir colmater la brche. Ils ont pens y parvenir en fabriquant, autour plus ou moins du thme de la libert  politique, scientifique, conomique, cette histoire vite unifie entre la Grce et l Europe. C est criticable et, de toute faon, a ne peut pas justifier l indiffrence, voire le mpris pour tout ce qui s est pass dans les autres civilisations. <br> <br> Telle est la violente dnonciation que fait Jack Goody dont Jacques Demorgon recense &nbsp;Le Vol de l Histoire&nbsp;. Pour Goody, il s agit de l histoire humaine que l Europe a reconstitu, au dtriment des autres et son avantage. Cette dnonciation a le grand intrt de poser la ncessit d en finir avec l incapacit produire une histoire plan- taire partage. Pour y parvenir, il faut, avec Goody, restaurer l importance de l anthropologie, point sur lequel Nelly Carpentier manifeste vivement son accord. Cependant, Caroline Dessenne n entend pas renoncer aux apports de l histoire, condition que cette histoire cesse de se montrer partiale et partielle. Jacques Demorgon constate que les auteurs tudis nous forcent relier philosophiquement l histoire et l anthropologie. Si Franois Jullien souhaite penser l Occident dans un vis--vis avec la Chine, Jacques Demorgon souhaite lire et penser Cosandey, Goody et Jullien, chacun en vis--vis des deux autre <br> <br> David Cosandey, partant de Needham, reconstitue de manire exceptionnelle l histoire plantaire concurrentielle et conflictuelle. Sous couleur de parler du secret de l Occident, c est du secret de l humain qu il traite travers des rivalits rgules qui deviennent fcondes. Sa &nbsp;mreuporie&nbsp; d abord &nbsp;intertatique&nbsp; s accroit en Grce puis la Renaissance europenne. Elle passe des Etats aux socits effectivement partir de liberts supplmentaires. C est une seconde forme du secret de l humain que cette dynamique de rivalit qui anime les populations. <br> <br> La troisime forme se joue actuellement entre civilisations dfies par la mondialisation mais plus encore par la mondialit cosmique. Jullien l illustre magnifiquement par la trentaine d ouvrages qu il consacre non seulement aux ressources occidentales et aux ressources chinoises mais surtout aux ressources que les acteurs de ces deux civilisations peuvent inventer ensemble partir de leurs carts. Cela concerne l ensemble des civilisations. Et c est aux penseurs de toutes les civilisations d avancer dans un tel travail novateur. <br> <br> Dans la troisime rubrique <b>&nbsp;Lectures et analyses&nbsp;</b>, le lecteur apprciera que, dans cet esprit, des auteurs puissent regarder vers une autre civilisation dont on ne cesse de dbattre la lumire de l actualit sans connatre suffisamment, en tendue et en profondeur, son pass. Il s agit de l Islam. Christian Lochon du Centre des hautes Etudes Afro-asiatiques modernes (CHEAM) nous prsente &nbsp;Malek Chebel, penseur mditerranen moderne&nbsp;. Grce cet auteur et son Dictionnaire des Rformateurs musulmans des origines nos jours, nous voyons, en pleine lumire, que l interprtation ouverte et mme rationnelle concernant l islam, s est mise en place ds le huitime sicle. Nombreux sont les grands penseurs qui ont travaill l indispensable rencontre de la raison et de la foi. Faute des dveloppements conomiques favorables, les pays de religion musulmane ont t retards sur ce chemin que les pays catholiques ont d abord d parcourir eux aussi. <br> <br> Si l avenir plantaire a encore un sens pour les humains d aujourd hui, les civilisations doivent toutes retrouver certains chemins d humanisation qu elles ont, ellesmmes contribu tracer. Esprons que les rflexions, les analyses et les propositions, ici dbattues, y contribueront pour leur part. <br> <br> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.2.0.0 --> <br> <br> <br> <br> <a name=gerflint03></a> <div align=center> <table width=30% cellpadding=0> <!-- dbut tableau 2.23.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=left> Article 3 </div> </td><td> <div align=right> <a href=#start01>Dbut</a> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.23.0.0 --> </div> <div align=center> <table bgcolor=#FFFFFF width=70% cellpadding=100> <!-- dbut tableau 2.3.0.0 --> <tr><td valign=top> <b>Synergies</b> Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 137-159 <br> <br> <table bgcolor=#2222AA cellpadding=4 border=0 width=100%> <tr><td> <font color=#FFFFFF size=+2> <b> <div align=right> Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien </b> </font> </div> </td></tr> </table> <br> <div align=right> <font size=+1> <b>Jacques Demorgon</b> <br> Universit de Reims, France <br> j.demorgon@wanadoo.fr </font> <br> <br> <br> <i> &nbsp;Or de vrais livres ne prennent leur <br> dimension d vnements qu avec le temps <br> long - lent - de la lecture.&nbsp; </i> <br> Franois Jullien, in : <br> Nicolas Martin et Antoine Spire, Dialogues, p. 147. </div> <br> <br> <br> <div align=justify> <b>Rsum</b> <br> La globalisation de l conomie favorise l tude des civilisations. La naissance et le dveloppement des techniques et des sciences en fait partie. Il y a deux parcours diff- rents. La Chine est trs en avance mais elle s arrte. La Grce obtient des rsultats excellents. L Europe met deux millnaires retrouver ce chemin avec les travaux de Galile sur la chute des corps. Dcouvertes techniques et scientifiques ne vont plus cesser. Comment comprendre ces volutions discontinues ? Franois Jullien, philosophe et sinologue inform, tudie la question. Il se rfre Platon, inventeur de l ide et de l idal. Pourquoi ? <br> <br> <b>Abstract</b> <br> Globalization of economy favors the study of civilizations. Birth and development of technologies and sciences are part of it. There are two different routes. China is very early but stops. Greece obtains excellent results. Europe takes two millenniums to find this way with Galilee s works on gravity. Technical and scientific discoveries will not stop anymore. How to understand these intermittent evolutions? Franois Jullien, philosopher and informed sinologist, studies the question. He refers to Platon, inventor of the idea and the ideal. Why? Keywords : Science, technology, history, China, Greece, Europe, reality, idea, idal, Franois Jullien <br> <br> <br> <b>1. La Chine, l Europe : non les comparer mais penser la diversit humaine !</b> <br> <br> Franois Jullien publie, en 2009, au printemps et en automne, deux ouvrages d une lecture peu facile dont l cho est rest limit. Dans &nbsp;Les Transformations silencieuses&nbsp;, il tudie comment se pose la question du rel pour la pense chinoise classique et pour la pense &nbsp;grecque, europenne&nbsp;. On a deux focales : &nbsp;transformations&nbsp; incessantes, ou &nbsp;tres&nbsp; qui subsistent ! Le second ouvrage &nbsp;L invention de l idal et le destin de l Europe&nbsp; porte son tude sur la pense scientifique europenne issue des Grecs, en s interrogeant sur l arrt d une avance pourtant considrable des sciences et des techniques en Chine. Les deux ouvrages se recoupent l un l autre avec bonheur pour le lecteur. L intrt de ces tudes des grandes cultures humaines vient de leur prise en compte de trois perspectives coprsentes qui restent constamment affrontes et qui pourtant doivent tre associes. <br> <br> La premire met clairement en vidence que tel cart culturel entre deux civilisations n est pas d emble compris. Il faut le constituer en objet d tude. Une divergence entre la Chine et la &nbsp;Grce-Europe&nbsp; a pour source leurs diffrences gographiques et historiques. Elle est le fruit d aventures situes, dates, de vaste tendue et de longue dure. Autour de quatre millnaires. Il importe d y entrer, diachroniquement. <br> <br> La seconde perspective, rsultant de ces tudes, est d ordre synchronique. Chaque grande civilisation fait systme. Chacune en son sein et en relation aux autres se dploie, se fait, se dfait entre sparations, unions, changes, oscillant ou les mlant : elle est &nbsp;multi-trans-interculturelle&nbsp;. Elle est un &nbsp;fait humain total&nbsp; : synchronie d actions, d Suvres et d vnements multiples, internes et externes. Comment la civilisation chinoise pourrait-elle tre pense sans rfrence aux socits originairement nomades qui l entourent, l envahissent depuis le Nord et l Ouest ? Dans cette relation conflictuelle, plurimillnaire, la Chine rsiste, succombe mais ne disparait pas, elle se rtablit. Son unification, accommodatrice et assimilatrice, la renforce finalement car elle parvient siniser ses pires envahisseurs. <br> <br> De leur ct, les Grecs s organisent et se rencontrent dans un cadre culturel partag entre Cits-Etats et dans un espace limit. Leurs jeux rpts de rivalits et d arrangements proches bnficient de points d ancrages gophysiques et culturels maintenus (Cosandey, 2007). En dpit des offensives des Perses, jusqu Philippe et Alexandre de Macdoine, toute unification peine se superposer. Les arbitrages guerriers et pacifiques s enchainent avec les inventions culturelles de distanciation : olympiennes et olympiques. Chine ou Grce : singulires ! <br> <br> La troisime perspective n est pas seulement &nbsp;comprhensive-explicative&nbsp;, elle ne relve pas que du connatre, elle est &nbsp;dialogique-implicative&nbsp; lie aux problmatiques incertaines de l avenir et la ncessit des choix d action (Demorgon, 2010d). 138 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien <br> <br> L imbroglio des relations internationales actuelles requiert une capacit de penser et de vivre la diversit humaine dans son &nbsp;avec contre&nbsp; pour l engager devenir plus inventive. <br> <br> Prcisment, en relation avec ces deux mthodes - &nbsp;comprhensive-explicative&nbsp; et &nbsp;dialogique-implicative&nbsp; -Franois Jullien met en vidence &nbsp;une distinction de principe &nbsp;entre cart et diffrence&nbsp;. La &nbsp;diffrence&nbsp;, (accroche au connatre) suppose un cadre donn l intrieur duquel on est conduit ranger entre le mme et l autre, et l on s accorde une position de surplomb pour oprer cette comparaison&nbsp;. <br> <br> En opposition, j allais dire en cart, &nbsp;la notion d cart& n envisage pas le culturel en termes d identit  quoi renvoie la diffrence  mais en termes de fcondit : elle fait apparatre les diverses cultures, non comme autant de variables du mme (ainsi fait la diffrence, accroche au connatre), mais comme autant de ressources exploiter& l cart met en tension ce qu il spare&nbsp;. Il reste accroch l action passe, prsente ou future. En effet, les tensions que l cart anime ou ranime ne sont pas de simples objets de curiosit, elles peuvent, elles doivent susciter des implications, si possible &nbsp;majorantes&nbsp;, dans la mesure o leurs orientations spcifiques sont penses comme des ressources. Cette troisime perspective n est pleinement comprhensible qu appuye sur une rvolution mentale qui s est aujourd hui renforce sous le nouvel clairage de la mondialit cosmique. Elle dpasse et intgre la simple rfrence la mondialisation terrestre bien incapable de poser l espce humaine un dfi de mme envergure. <br> <br> <br> <b>2. Mondialisation terrestre et mondialit cosmique : un double dfi</b> <br> <br> En transposant l anglais Globalization, l allemand Globalisierung  dans les termes franais de globalisation ou de mondialisation, on brouille de prcieuses distinctions conceptuelles. On confond des domaines tels que la globalisation conomique financire et son emprise actuelle avec la globalisation de la connaissance, l Suvre dans la thorie unitaire des forces en physique ou dans l effort pour penser l histoire humaine comme une totalisation interactive. On confond des plans diffrents. On a celui des nombreuses mondialisations terrestres qui ont jalonn le dploiement plantaire de l humanit, mesure que les moyens de transports permettaient de couvrir des distances de plus en plus grandes. <br> <br> Mais, aujourd hui, depuis la seconde moiti du vingtime sicle, ces mondialisations terrestres sont devenues extraterrestres. Elles se sont tendues l espace plantaire. Des tres humains ont quitt le sol et mme l atmosphre de la Terre, pour poser le pied sur la Lune (1969) ou rejoindre une station spatiale en orbite. C est une vritable rupture dans l volution humaine. Le regard extrieur du cosmonaute sur notre plante 139 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 137-159 installe de facto une distance avec la mondialisation terrestre troite, inaboutie dans son actuelle version contraste de globalisation conomique financire. <br> <br> Cette distance cosmique est en cours de transmission l ensemble des humains. Elle dfinit la &nbsp;mondialit&nbsp;, terme n il y a peu et repris par Edouard Glissant (1997). Dans les mondialisations, les humains restent leurs propres objets mutuels la surface de la Terre. Dans la mondialit, la plante qui les emporte dans le cosmos devient un nouvel objet. La mondialit change le niveau de sens questionn (Demorgon, 2010a). Les humains n entrent pas seulement dans une interaction plus profonde et plus tendue. Cette interaction, vcue plus ou moins confusment, est maintenant constitue en plus comme un tout qui est aussi l devant eux, offert la vue et la pense. Cette tension entre une &nbsp;mondialisation terrestre en globalisation conomique&nbsp;, et une &nbsp;mondialit cosmique en globalisation de la connaissance&nbsp; devient la vritable question de l avenir de l espce humaine (Demorgon, 2010a). Une libre responsabilit supplmentaire incombe en partage aux acteurs humains. Elle constitue un second dfi qui rejoint celui dj pos par l conomie informationnelle technicise, mondialise. <br> <br> Un sentiment de dpossession gagne des acteurs humains qui balancent entre des extrmes d adhsion, de rvolte, ou d incomprhensible dstabilisation des modes d inscription individuelle et collective. L ingalit conomique insultante est dstabilisatrice au regard des prtendus droits au dveloppement humain. Les devoirs, hier dj devenus meurtriers dans l exceptionnel, le sont aujourd hui dans la quotidiennet : comme le risque pris de devoir gagner tous les jours contre d autres ; ou celui de ne pas voir que l on peut mourir comme la plante elle-mme. <br> <br> L implication dans l action et la connaissance est d un tel niveau d exigence que la dmission fait figure d habilet encourageant les aventures strictement individuelles qui cherchent se glisser dans les alas des puissances. On est entr dans cette labilit des conduites laquelle le sociologue d origine polonaise, Zigmunt Baumann, a donn l heureux nom de &nbsp;modernit liquide&nbsp;. Cela risque de retentir de faon ngative au plan des relations internationales. <br> <br> Henri Van Lier a propos un autre point de vue prcieux l origine de notre dstabilisation. Nous avons quitt nos deux mondes d hier celui du continu proche puis du contenu distant pour entrer dans un monde o prime le discontinu. C est le rsultat de nombreux bouleversements scientifiques et techniques. Citons seulement l informatique, les pixels de la photographie, les squences du gnome, les incertitudes de l volution, le primat du probable sur le causal, etc. 140 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien <br> <br> <br> <b>3. Jullien &nbsp;multi-trans-interculturel&nbsp; : civilisations divergentes : ressources humaines</b> <br> <br> Ce n est pas que manquent les contre-feux. Affronte la mondialit, la pense de l humanit se globalise. Cette culture a dj son imaginaire littraire dans les romans de science-fiction qui dploient les humains dans l extra terrestre. Son imaginaire scientifique insiste avec une cologie soucieuse du devenir de la plante. S y ajoute aussi une histoire globalise des civilisations qui n a cess de s approfondir et de s tendre de Toynbee Needham (1954, 2004), Braudel, Cosandey (2007). <br> <br> La mondialit cosmique a chang le regard des humains et elle les conduit aussi partager, plus nombreux, l mergence d une &nbsp;rvlation&nbsp; en cours du trsor des civilisations, des cultures et des langues (insparables). Il leur devient possible de penser une raison humaine non plus comme tant ici, et pas l, mais comme tant la fois ici, l et ailleurs. La raison humaine est pensable comme normalement clate partir des contextes diffrents et des engagements humains consquents. Les raisons singulires de chaque civilisation s laborent dans un temps long, se transforment mais sans perdre pour autant leurs carts fondamentaux. <br> <br> Longtemps ces carts peine rencontrs ont t laisss dans leur factualit. Aujourd hui, dans des travaux comme ceux de Franois Jullien, ils peuvent tre approchs, explors, apprivoiss. Ils pourraient, ils devraient devenir un plus de virtuel bnfique pour les relations interhumaines prsentes et venir. Depuis dj trois dcennies, Franois Jullien (2009) s efforce, en effet, de construire, exploration aprs exploration, livre aprs livre, un contre-feu au malentendu des civilisations singuli- rement de la Chine et de l Occident. <br> <br> Avec de prcieuses retombes : les deux perspectives civilisationnelles ont diverg en raison de la propre aventure humaine de chacune. Ces aventures et leurs divergences sont intelligibles sans besoin de dgrader qui que ce soit (Demorgon, 2010b). Sur le long terme, chaque civilisation peut retrouver des perspectives dont elle s tait plus ou moins dtourne. Davantage, les civilisations sont conduites s emprunter leurs ressources. Enfin, dans leur confrontation, elles inventent encore d autres ressources indispensables aux humanisations en suspens car les humains ne s humanisent qu ensemble. Aucune ressource n est de trop, tant donn la complexit du rel. <br> <br> Pour approcher la complexit rhizomique de tout systme culturel qui le rend rsistant en mme temps que transformable, donnons une ide des &nbsp;carts&nbsp; qu explore Franois Jullien concernant la question de la science, vue ct &nbsp;grec, europen&nbsp; et ct Chine classique. Voici, correspondant aux chapitres successifs de l ouvrage, les neufs aspects des &nbsp;carts&nbsp; qui se recoupent et se renforcent entre eux : doute ou confiance. L ide fait parler le rel ou le rel parle de soi. Savoir thorique ou &nbsp;savouration, rgulation&nbsp; du cours des choses. Les mathmatiques formalisent, symbolisent ou font partie du rel. Ordre du monde transcendant ou immanent. Tendre vers l idal ou vivre disponible. Un l-bas hors du connu ou poursuivant l ici. Une socit dans la loi ou dans le rite. Une raison qui formalise ou se forme avec (le rel). Le lecteur pourra voir comment ces carts travaillent avec ceux que prsentent Les transformations silencieuses. <br> <br> En lisant ensemble ces deux ouvrages, le lecteur prouvera une prcieuse surprise. Il trouvera que dans Les transformations silencieuses, Jullien (2009a : 40) magnifie la pense chinoise classique. Il se montre fort critique l gard de la pense &nbsp;grecque europenne&nbsp;, tudiant mme ses &nbsp;handicaps&nbsp;. Dans L invention de l idal et le destin de l Europe, ce mme lecteur aura facilement le sentiment oppos. La pense &nbsp;grecque, europenne, occidentale&nbsp;, y apparat comme fondatrice de la pleine science riche de ses possibilits sans limites. Disons : la science archimdienne, galilenne. Cette lecture croise doit empcher d incriminer Franois Jullien de vouloir vanter une civilisation au dtriment de l autre, quelle qu elle soit. Seuls ceux qui ne lisent qu un ouvrage en vitesse peuvent avoir cette impression. <br> <br> Jullien est toujours modeste par rapport des civilisations qui le dpassent  et nous tous. Il le dit Antoine Spire (2011 : 141) &nbsp;Je ne compare pas la Chine et l Europe. Le voudrais-je, je ne le pourrais pas& On ne peut indiquer un &nbsp;ceci singulier&nbsp; du ct grec quoi rpondrait un &nbsp;cela singulier&nbsp; du ct chinois&nbsp;. En mme temps, il se spare de Foucault parlant &nbsp;d une impossibilit nue de penser cela&nbsp;. Pour Jullien, &nbsp;c est cela qui donne penser, si on a la patience d y entrer : justement en dfaisant notre pense.&nbsp; On peut, on doit tenter de comprendre en partie, pas pas, thme thme. D o la trentaine d ouvrages et plus qu il a dj publis sur des &nbsp;vis--vis&nbsp; qui envisagent et dvisagent. <br> <br> Ce vaste ensemble de livres vient d ailleurs de bnficier d une tude de Nicolas Martin et d Antoine Spire (2011). Ils emploient, ds le titre de leur livre, le terme de &nbsp;dissidence&nbsp; en prcisant : &nbsp;Dissidence renvoie la notion d cart, centrale dans la stratgie intellectuelle de Franois Jullien&nbsp;. Parmi ces notions dissidentes, les deux auteurs rassemblent &nbsp;l allusif, l &nbsp;au gr&nbsp;, &nbsp;les transformations silencieuses&nbsp;. Ces caractristiques sont en Chine au premier plan. Mais elles ne sont pas inexistantes en Occident. Dire qu elles y sont marginalises n est pas assez et c est trop. D un cot, le plus souvent elles n y priment pas. De l autre, elles occupent certaines marges plus ou moins importantes selon les groupes, les personnes, les domaines, les genres. <br> <br> Nicolas Martin et Antoine Spire montrent comment Franois Jullien tente d inventer un vritable dialogue interculturel. Pour y parvenir, il lui faut, certes, partir des intrts actuels mais traverser les millnaires qui ont engendr ces cultures. Il n empche : plus que le pass ou le prsent, c est l Avenir qui est en cause. Penser la Chine et l Europe, sur tel point, puis tel autre, c est non pour des jugements toujours prtentieux mais pour dcouvrir comment, partir d un vis--vis approfondi, de nouvelles ressources humaines peuvent s imaginer. <br> <br> <br> <b>4. Des sciences et de la connaissance du rel en Chine et en &nbsp;Grce-Europe&nbsp;</b> <br> <br> La Chine a produit nombre de dcouvertes scientifiques et d inventions techniques pendant des sicles et parfois plus d un millnaire mme avant l Europe. Toutefois, plusieurs reprises, cette floraison scientifique et technique s est interrompue. Et mme, au final, pendant les trois sicles o justement, en Europe, elle s acclre et s exacerbe pour ne plus s interrompre. Avant, certes, l Europe avait connu une plus longue interruption de prs de deux millnaires : entre les Grecs et la Renaissance. Comment comprendre ces alas et surtout cette explosion finale en Europe ? Une explosion qui est sans quivalent en Chine ! <br> <br> Les explications externes d ordre gophysique (thalassographie) ou d ordre socio- conomique (mreuporie) sont utiles. Jullien approuve les dmonstrations de Cosandey (2007). Il estime, toutefois, qu elles ne traitent pas l explication complmentaire d ordre culturel interne. Pour en traiter, il faut recourir non la culture acquise mais la culture qui s invente, qui est en gense. Quand cette gense opre, elle est tout simplement humaine mme si c est en Grce qu elle se manifeste. On est en prsence d une volution interne de la pense humaine indispensable pour fonder ce changement de rgime de la connaissance scientifique. Cette rvolution mentale aurait tout fait pu se produire en d autres temps, en d autres lieux, si la mme squence de contraintes et de liberts s y tait retrouve. Si elle a merg en Grce, c est parce que des Grecs ont d abord choisi de penser le rel en privilgiant le stable, ce qui subsiste  l tre  plutt que ce qui change  le devenir. <br> <br> Cette rvolution mentale, circonstancielle, ne s est pas dveloppe pour toujours seulement en Grce. Il n est pas exclu que, invention d abord grecque, elle ait t reprise ou retrouve comme telle, approfondie et dveloppe par les Europens partir de la Renaissance. Elle peut prendre appui sur l mergence et la rmergence d une formule logique pistmologique gnrale, la mme d Archimde Galile : celle d une nature bien observe, bien analyse dans ses relations complexes et mathmatise en consquence. Reprise et rinvention ont pu s associer, mme si Galile se rclame explicitement de Platon. <br> <br> Nous l prouvons, la prsentation des diffrences entre les cultures est toujours dlicate. Elle risque continuellement d engendrer un portrait rducteur trop positif ou trop caricatural des humains qui ont produit ces diffrences culturelles. Il faudrait trouver 143 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 137-159 <br> <br> un langage spcifiquement adapt nous rfrant la fois aux diffrences reconnues comme telles et leur source humaine commune. Cette source qui les a produites peut toujours les reprendre et les modifier en fonction de contextes nouveaux. Jullien s efforce de construire un langage partageable entre les cultures pour qu elles puissent se comprendre entre elles mais aussi mieux poursuivre leurs inventions futures. Pour cela, tudions la conceptualisation &nbsp;grecque, europenne&nbsp; et la &nbsp;notionalisation&nbsp; chinoise. En comprenant les atouts et les manques des deux civilisations, nous verrons qu elles nous en disent plus sur l humain. <br> <br> <br> <b>5. Pour la pense chinoise classique, le rel c est ce qui se transforme sans cesse</b> <br> <br> Si la pense chinoise classique pouvait utiliser le mot &nbsp;tre&nbsp; dont elle ne s est pas saisie, c est, paradoxalement au devenir qu elle l appliquerait. Cette pense chinoise part de l art divinatoire. Pour prvoir l avenir, cet art est bien oblig de se rendre attentif aux bifurcations des ralits dans des sens opposs : bnfiques ou malfiques. Qu importe que ces bifurcations soient lues dans les craquelures et les fissures qui se manifestent sur la carapace soumise des points de brulure ! Notons ce propos, qu ici dj, dans ce que l on veut atteindre, la succession des vnements attendus ou craints se traduit sur la carapace par des oppositions synchroniques divergentes. <br> <br> La culture chinoise retrouve les mmes phnomnes au plan des techniques artistiques. Comme dans le travail du jade tenant soigneusement compte des veines et veinures qui s y dessinent dj. Selon Franois Jullien (2009b : 256-259), le &nbsp;premier grand lexicographe, Xu Shen&nbsp; crit ds le 1er sicle : &nbsp;raisonner, li, c est travailler le jade&nbsp;. En effet : &nbsp;si dur que soit le jade, il suffit de trouver la raison (li) de ses strates pour russir en faire une belle pice.&nbsp; <br> <br> Tout le rel est ainsi fait de &nbsp;lignes de force, de lignes de vie qu il faut dcouvrir et suivre pour en accompagner le rseau et, grce cette connaissance, oprer plus surement&nbsp;. La pense chinoise parle de &nbsp;rseaux ramifiant&nbsp; formant raison. De mme, &nbsp;le boucher qui dcoupe des bSufs depuis tant d annes n abime pas son couteau&nbsp;. Pourtant, parfois la vue n est pas suffisante mais l esprit guide sa main &nbsp; travers les sparations des os et des muscles et mme des plus fins ligaments&nbsp;. <br> <br> Ces donnes s appliquent tout : pierres, vgtaux, animaux. Elles s appliquent aussi au monde humain pas seulement physique mais social. Une homonymie en tmoigne : la raison (li), en gnral, est dans la socit &nbsp;le rite (li)&nbsp;. Comme la raison-rseau des choses, &nbsp;le rite fait apparatre les lignes de sparation traversant de part en part le tissu social. Elles s expriment travers rangs et fonctions clairement distingus, sans confusion possible, et l ordre en dcoule, de lui-mme. Ainsi la raison chinoise& se garde-t-elle de laisser dissocier les temps du connatre et de l agir&nbsp;. Contre &nbsp;la rduction grecque de la sagesse la science, de sophia pistm, le matre mot de la pense chinoise& n est pas le pur connatre (avec en vue la Vrit), mais bien de se conformer& afin que le cours (des choses) jamais ne s obstrue et que la voie ouverte continue de le laisser passer de part en part& La raison chinoise est moins thorique que stratgique.&nbsp; <br> <br> La pense chinoise cherche ainsi obtenir un &nbsp;constat-interprtation-orientation&nbsp; tourn vers le changement qui ne cesse de continuer. Le Classique du Changement dmontre comment. Il met en vidence &nbsp;l opposition-rgulation-coopration&nbsp; gnrale des contraires qui relve du contraste fondamental &nbsp;Yin / Yang&nbsp;. Parmi les oppositions dcisives, celles de l essor et du dclin. <br> <br> Franois Jullien (2009a : 92-93) prcise: &nbsp;La figure de l Essor est compose dans sa partie infrieure de trois traits yang (continus) symbolisant le Ciel ; et, dans sa partie suprieure, de trois traits yin (discontinus) symbolisant la Terre.&nbsp; On pourrait s tonner de ce monde sens dessus dessous o la Terre est en l air et le Ciel en bas. On resterait dans le statique et l on manquerait les processus dynamiques l Suvre. Terre en haut et ciel en bas rvlent ce dynamisme. &nbsp;La propension du Ciel tant de monter, celle de la Terre de descendre& leurs facteurs se rencontrent& convergent et communiquent : la polarit joue plein.&nbsp; Il en rsulte cette profusion de l engendrement incessant des choses. <br> <br> Toutefois cette fcondit mme, contient aussi son dclin qui se figure l inverse : &nbsp;Le Ciel, Yang, retranch dans sa position suprieure, s isole dans sa hauteur ; la Terre, Yin, replie dans sa position infrieure, s enfonce dans sa bassesse.&nbsp; Il y a blocage, strilit, mais en mme temps les opposs se repositionnent dans leur efficacit contraire, garante de leur oprativit future. On a aussi interprt la synthse (hglienne) non comme simple fin mais comme dbut puisque s y engendre la nouvelle opposition &nbsp;thse, antithse&nbsp;. <br> <br> Deux matres mots de la pense chinoise doivent tre cependant hirarchiss. La &nbsp;transition&nbsp; doit tre pose mais elle ne rend pas assez compte du changement qui s opre entre les termes de dpart et d arrive qui vont mme parvenir se renverser l un dans l autre. Jullien (2009a : 99) crit : &nbsp;Ce que j ai traduit du chinois jusqu ici par transformer, transformation, hua, signifie tymologiquement &nbsp;renverser&nbsp;. Selon sa graphie primitive, ce pictogramme est celui de l homme redoubl, qui la fois va dans le bon sens et dans le sens inverse&nbsp;. <br> <br> Sur ces bouleversements dploys partir des contraires du rel, le processus se renverse, se renouvelle de multiples faons, mais jamais ne s interrompt. Comment, sans risques, ignorer ce rel qui nous dborde constamment ? Il faut, pour le reconnatre, une sagesse trs attentive, pour partie soumise ! C est inutile d imaginer un idal selon lequel l essor pourrait l emporter et le dclin disparatre. L avantage, c est que le dclin, lui non plus, ne saurait l emporter dfinitivement. Le classique du changement souligne cela quand il expose ses deux dernires figures. Elles ne sont nullement comme on pourrait le penser dans la perspective d un temps linaire : &nbsp;avant&nbsp; puis &nbsp;aprs&nbsp;. Au contraire, l avant-dernire figure (figure 63) est &nbsp;Aprs&nbsp; : &nbsp;tous les traits sont leur place ; cet ordre parfaitement adapt, donc dj sclros, est de ce fait appel se dfaire&nbsp;. Dans &nbsp;Avant&nbsp; (figue 64 et dernire), &nbsp;plus aucun trait n est sa place : alors s ouvre un nouvel essor que les rgles prcdentes ne permettaient pas de lire et qui est encore indit&nbsp;. La bonne formule n est pas &nbsp;dbut&nbsp; et &nbsp;fin&nbsp; mais, d abord &nbsp;dbut-qui-va-vers-la fin&nbsp;, et ensuite &nbsp;fin-qui-va-vers-le dbut&nbsp;. <br> <br> <br> <b> 6. Pour les Grecs, le rel c est l tre dtermin qui subsiste sous les changements </b> <br> <br> La pense grecque, en tout cas telle qu elle se formalise avec Platon, entame une qute pour ramener le changement quelque chose qui ne change pas, quelque chose que l humain peut mettre en vidence et constituer comme le rel connu comme pens et non simplement comme ressenti ou peru. Cela s accompagne de dterminations rigoureuses et mme exclusives comme le principe du tiers exclu attribuant une chose sa pleine identit sans confusion avec une autre. <br> <br> La bifurcation s est effectue sur le pari qu il y a sous le changement quelque chose qui se tient, persiste, demeure (le substrat, la substance, l essence, l essentiel) et qui seul mrite le nom d &nbsp;tre&nbsp; ; le reste n tant que son devenir accidentel. Les tres, ou plutt les &nbsp;tants&nbsp; participants de l tre, pourront &nbsp;tre&nbsp; identifis comme clairement spars les uns des autres, mme si, par ailleurs, ils sont aussi en relations multiples entre eux. Tout tre ou &nbsp;tant&nbsp; voit son devenir changeant compris comme changement dans ses attributs successifs : il les emprunte ou les reoit sans cesser d tre ce qu il est. Ainsi se profile l identit maintenue d un &nbsp;mme&nbsp;, qui reste tel en dpit de ses variations. Le changement est plac en seconde position, minimis, marginalis. <br> <br> C est le rel, fait d tants singuliers, dtermins, distingus les uns des autres, qui devient l objet d un connatre possible pour des sujets l explorant et le pensant. C est cela que la science doit dcouvrir. Elle y parvient par l observation, l analyse, l induction mais surtout par la mathmatisation qui, seule, peut &nbsp;suivre&nbsp; le rel dans son tendue, sa profondeur, sa complexit, et toutes ses variations. Cette science &nbsp;grecque, europenne&nbsp; est souvent nomme archimdienne (Van Lier, 2010). <br> <br> Si les humains restent dans un suivi pas pas, en quelque sorte le nez sur les phnomnes, si attentifs soient-ils observer, tudier, comparer, la science stricte ne natra 146 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien pas. Elle n est possible que dans la rencontre d une potentialit infinie de phnomnes avec quelque chose qui fait, soudain, surgir entre eux tous une loi unique. Cette loi est ncessairement d ordre mathmatique. Le miracle n est pas grec, il est mathmatique. <br> <br> Dans une relation mathmatique, le processus fonctionnel (fonction de) entre les donnes en prsence reste le mme dans son ordonnancement de proportions lies entre elles. Cet ordonnancement s accommode de toute variation des objets et de leurs dimensions. Archimde nonce : &nbsp;Tout corps plong dans un fluide subit une pousse verticale, dirige de bas en haut, gale au poids du fluide qu il dplace& &nbsp;. Archimde d abord - &nbsp;Eurka&nbsp;, dit-il - puis tous les humains, en une seule fois, accdent une connaissance d une tendue potentiellement infinie. En effet, elle embrasse tout type de corps et tout fluide, quelles que soient leurs caractristiques qualitatives et quantitatives. <br> <br> La vritable science est, ainsi, toujours de porte infinie quant aux contenus concerns. Qui plus est, elle anticipe constamment les phnomnes en calculant d avance le dtail des situations et des grandeurs qui s y manifestent. Elle nous garantit que le systme variable de leur relation organise restera toujours du mme ordre. On pourra prdire l volution de toute relation entre corps et fluides avec les consquences pour ces corps : couler ou flotter plus ou moins. <br> <br> Toute la science est dj l dans son infini dveloppement en raison mme de cette rencontre des phnomnes et de la raison mathmatique. On en aura, au 19e sicle, des preuves retentissantes quand Le Verrier, sur la base de la mathmatisation newtonienne, indiquera la position exacte de la plante nomme Neptune que personne ne connaissait auparavant. Ou, encore, quand Mendeleev pourra dfinir lui aussi des corps lmentaires inconnus qui seront dcouverts ensuite, tels le radium et l uranium. <br> <br> Reste comprendre comment cette mathmatisation, apparue en Grce en particulier avec Archimde, et qui symbolise la premire apoge de cette science, doit patienter jusqu Galile pour voir son redmarrage la Renaissance, aprs deux millnaires, dix-huit sicles exactement ! Il ne faudrait jamais sparer cette donne historique concernant l Europe de donnes historiques semblables mais d une dure bien moindre concernant la Chine. Certes, au moment o la science archimdienne va exploser en Europe, la science en Chine est au point mort, et va le rester sur trois, quatre sicles. Il est vrai qu elle s tait dj interrompue diverses reprises auparavant. Ce fut le cas quand les pouvoirs laissrent s abmer les horloges, quand ils interdirent la navigation hauturire, puis le cabotage loign, menaant mme de mort ceux qui se livreraient la construction navale. <br> <br> D abord, premier problme, on a en Europe et en Chine, un mme ensemble de causes : dcouvertes scientifiques et inventions techniques ralentissent et mme s arrtent ds qu apparat dans une socit un pouvoir central autoritaire voire autoritariste. C est l &nbsp;Etat Universel&nbsp; de Cosandey (2007). En effet, un tel pouvoir ne se rfre pas la connaissance acquise par l exprience mais la connaissance oriente selon la volont d une forte autorit politique ou religieuse. Cela s accompagne d une paralysie des individus quant la contestation de ces autorits et quant la recherche par eux-mmes d une connaissance fonde. Plusieurs exemples saisissants ont t donns de ce phnomne. En Chine, mais aussi bien en Europe o les moulins eau taient connus sans tre utiliss ; o Hron d Alexandrie avait invent un petit jouet distrayant qui mobilisait dj la force de la vapeur. La comprhension du principe de puissance de la vapeur deviendra l une des sources fondamentales de la rvolution industrielle, mais cela prs de deux millnaires plus tard. <br> <br> Ensuite, second problme, cet ensemble de causes externes  communes l Orient comme l Occident  ne supprime pas la question que pose Jullien, celle d une cause interne relevant d autres modalits du connatre susceptibles d merger partir de l exercice de l esprit humain. Ce qui empoisonne toujours cette question, c est le sophisme qui confond un ensemble de circonstances qui se produisent en un temps et dans un pays, et une capacit suppose inne des acteurs qui sont l origine de l invention. Or, ils ne sont pas cette origine parce qu ils sont diffrents d autres acteurs qui n y sont pas parvenus. Il n y a nulle diffrence d humanit, c est seulement l exercice de l esprit humain qui, ce moment l, est en mesure d emprunter une voie plus fconde. Avec un bmol : cette voie pourra devenir dfinitivement acquise mais il n est pas exclu non plus qu elle puisse tre un temps oublie. Elle aura produit des ressources considrables, ainsi chez les Grecs, et subi ensuite un retournement qui l efface dans la connaissance telle qu elle se droule dans l Europe du Moyen-ge. <br> <br> Causes externes et causes internes sont lies. La science europenne ne peut renatre que dans un contexte de moindre exercice des autorits politiques ou religieuses. Cela ne garantit pas d emble un nouvel Archimde, du moins cela le rend possible. Ce sera le cas la Renaissance et ce sera Galile. Le phnomne alors pris en compte par ce savant est maintenant celui tout aussi gnral de la chute des corps. De nouveau, pour Galile, le rel ne peut tre expliqu et englob que si l on est en mesure d en trouver la raison mathmatique qui s applique un ensemble potentiellement infini de phnomnes. <br> <br> Franois Jullien (2009 : 126) s appuie sur Alexandre Koyr qui prcise qu ainsi Galile va expliquer le rel par une schmatisation certes imagine mais qui sous-tend bel et bien le rel. En effet : &nbsp;ces corps qui se meuvent ternellement en ligne droite et d un mouvement uniforme dans un espace vide infini, tels que les conoit Galile  et qui le 148 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien conduiront la formulation de la loi d inertie  ne peuvent jamais exister physiquement, un tel vide lui-mme ne se rencontrant jamais.&nbsp; <br> <br> On a discut, voire on s est disput, concernant le platonisme de Galile. Sans doute, celui-ci n est pas hors de toute influence platonicienne, d autant que, dans son dialogue, Galile polmique avec Aristote et se rfre Platon. On a pu trouver ces rfrences insuffisamment probantes. Mais qu importe qu il y ait suivisme ou rinvention ! Et pourquoi pas les deux ? L important, c est que Galile accde cette modalit unique selon laquelle l esprit humain tablit cette liaison exceptionnelle entre sensible et intelligible, entre dploiement des phnomnes et raison mathmatique capable de convenir de multiples systmes avant mme de les rencontrer. Un tel constat fort tonnant a donn lieu un questionnement rpt : comment l esprit humain peut-il tre ainsi ouvert aux lois de la nature ? <br> <br> <br> <b>7. Comment les hommes sont ouverts au cours des choses : Leibnitz, Piaget, Van Lier</b> <br> <br> Autrefois, Leibniz a cru pouvoir se dlivrer du problme par le raisonnement suivant. Le monde est une horloge, l esprit humain est une horloge. C est Dieu qui les a mis la mme heure. C est ce qui rend possible la connaissance du monde par les humains. Franois Jullien, plus sceptique, pense que nous n avons toujours pas rsolu ce problme. Sans prjuger de son aspect mtaphysique, on peut, semble-t-il, faire un pas, au moins, vers cette rsolution travers une rfrence conjointe et Jean Piaget (1966) et Henri Van Lier (2010). <br> <br> A Henri Van Lier, pour une distinction qui reste encore insuffisamment comprise : celle des indices et des index. Toutes les mathmatiques sont en quelque sorte une thorie d ensemble des index. Qu est-ce qu un index ? C est du sens qui part de l tre humain et va vers les choses. Qu est-ce qu un indice ? C est du sens qui vient des choses, dans la mesure o l homme sait l y trouver. Ces deux courants se recroisent invitablement et seront l un et l autre indispensables la constitution de toute connaissance, de toute science. Cela conduit rapprocher la pense de la technique. <br> <br> C est dans la mesure o l homme reconnat la ncessit de dcouvrir et de comprendre son environnement pour s y adapter mieux, que la pense va s inventer. Elle le fait concrtement travers le double dcodage ajust des indices et des index ou l inverse. La pense suit la jambe qui marche, le bras qui se tend, la main qui saisit, manipule, trie, faonne. Bien sr, le monde extrieur existe par lui-mme. Mais le monde intrieur humain aussi. Les index sont continuellement l Suvre au milieu des indices. Ainsi s enchainent le techno-smiotique et le logico-smiotique. 149 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 137-159 <br> <br> En amont de Van Lier, c est Piaget qu il faut retrouver. L adaptation est une dynamique de perspectives opposes. On y trouve l accommodation au rel externe et ses indices mais aussi l assimilation de ce rel indiciel par les index de l homme organisateur. L homme &nbsp;imitateur s en tient au rel sensible et perceptible et se nourrit d indices qu il classe comme il peut. L homme &nbsp;joueur&nbsp; tente de voir si le rel accepte de se plier ses index agis et penss : techno et logico-smiotiques. L homme imitateur et l homme joueur sont insuffisants tous les deux. L un a trop le nez dans les choses. L autre a trop le nez en lui-mme et dans son esprit. Par contre, si l homme qui imite et l homme qui joue savent s associer, cela produit l homme intelligent. Cet homme comprend en mme temps les choses, lui-mme et les autres. <br> <br> Quand nous disons l Homme, nous savons qu il y en a plusieurs. Chacun, ici ou l, individuellement et collectivement, constitue son propre monde d index et d indices. Quand il y a stagnation, et cela aussi bien en Occident qu en Chine, c est que la rencontre des indices et des index se fait mal, pour des raisons externes et pour des raisons internes. C est que l homme imitateur et l homme joueur ont divorc. Quand ils se retrouvent, c est le floruit des techniques et des sciences. <br> <br> <br> <b>8. &nbsp;Handicaps&nbsp; et &nbsp;retournements&nbsp; de la pense &nbsp;grecque europenne occidentale&nbsp;</b> <br> <br> Les Grecs ont pens que le rel devait pouvoir tre trouv du ct de ce qui se maintient, persiste, rsiste, reste, bref constitue l tre vritable. Ils ont cherch ce qui se tient sous ce qui change : le substrat, la substance. Ce choix, qui spare et fixe, vise viter toute confusion, toute quivoque. A partir de cette orientation, le risque est se retrouver la peine quand il faudra suivre le mouvant, le mobile et ce qui ne cesse de devenir autre. <br> <br> Franois Jullien montre les difficults qu prouvent les Grecs penser la rencontre et le mlange des contraires. Ainsi d Aristote simplement propos du gris. On peut dire le noir et le blanc ainsi. Mais que dire du gris : &nbsp;il n est plus ni l un ni l autre&nbsp; mais une couleur o blanc et noir, en venant se confondre, perdent leur dmarcation ; une couleur qui n est ni tranchable, ni caractrisable, &nbsp;indcise&nbsp; disait Verlaine.&nbsp; Dans la perspective de l tre arrt, spar, Aristote est conduit trouver le gris : &nbsp;blanc par rapport au noir et noir par rapport au blanc&nbsp;. On voit qu il ne parvient pas &nbsp;penser l entre&nbsp; puisqu il n y a pas d &nbsp;tre&nbsp; flou, mais seulement distinct, dtermin, clairement spar. <br> <br> Si la neige est neige et si l eau est eau, cette neige en train de fondre est-elle encore de la neige ou dj de l eau ? <br> <br> Franois Jullien montre que la pense grecque europenne tente d analyser le changement en termes de prdicats. Ceux-ci permettent d ajouter telles caractristiques l tre pralablement dtermin, en les considrant comme extrieures lui et ne le changeant pas. Ainsi, la neige &nbsp;devient translucide et aussi devient molle et aussi devient tide&nbsp;. Pour Jullien, &nbsp;ce systme prdicatif est tout fait contestable&nbsp; car il n arrive pas la neige en plus, &nbsp; titre d attribution de qualification supplmentaire& de s amollir ou d tre en train de fondre&nbsp;. Tout cela se mle dans la &nbsp;transition&nbsp;. C est prcisment le &nbsp;tout&nbsp; infrangible de la transformation&nbsp;. Rien ne se signalant clairement, elle reste imperceptible. <br> <br> Voyons d autres exemples. Si je quitte le midi montant vers le nord, ou si je vais de la terre vers la mer, quand pourrai-je dire que je suis pass de l un l autre ou de l une l autre ? Les transitions sont nombreuses, complexes, insaisissables. A partir d une volont de dcouvrir des ralits dtermines et stables, la pense grecque europenne a mis en avant l identit. Jullien (2009a : 70) en montre les limites sur l exemple du vieillissement : &nbsp;Vieillir n est pas ce qui m arriverait en plus de ce que je serais en tant que sujet&nbsp;. Vieillir &nbsp;est indissociable de ce qui fait mon essence& Vieillir n est ni attributif, ni distributif ; ni distinctif, ni additif. Vieillir dfait jusqu en son fond la condition de possibilit de toute identit&nbsp;. <br> <br> Finalement, la russite exceptionnelle de la science archimdienne et galilenne, pour incontestable qu elle soit, ne signifie pas pour autant que nous soyons en mesure d y ramener tout le rel. Une rsistance irrductible se manifeste dans la mesure o le rel, multiple et prolifrant, ne peut jamais tre ramen entirement du gnral. Il est toujours fait de particularits et de singularits inpuisables. C est l o la pense chinoise classique reprend tous ses droits et toute sa vrit, elle-mme singulire et irrductible. Certes, les Grecs et la science moderne europenne qui les a suivis ou retrouvs, est l origine d une pense du rel qui constitue un atout dfinitif pour l avenir de la connaissance scientifique et des techniques humaines mais la condition que ses inconvnients, ses lacunes, ses limites ne soient pas oublis. <br> <br> Trois grands systmes lis entre eux  esthtique, cognitif, thique  ont dress le beau, le vrai, le bien en un monde d ides qui se pensent dfinitivement rgnantes, un monde idal dfiant le rel. C est l une croyance en la dtention possible de certitudes peut-tre au moins en partie prexistantes. Prcisons toutefois qu elles sont sans doute aussi dpendantes d changes poursuivis par les uns et les autres en dsaccord. Or, cette origine complexe qui a fond ce monde d ides n est pas puise et peut mme le contester. <br> <br> La pense de systme a t magnifie mais aussi critique par Edouard Glissant (1997). Il pose, en compagnie de Gilles Deleuze, la ncessit de revenir au multiple. A la pense continentale  europenne, occidentale  il oppose la &nbsp;pense archiplique&nbsp;, la pense d un &nbsp;Tout monde&nbsp; jamais archivable. Quelles que soient ses qualits et ses possibilits de s amliorer, le systme laisse toujours des rsidus de plus en plus considrables dans l infinit du rel (Demorgon, 2010a). Autrement, comment serait-il possible de comprendre le voisinage des sciences et des techniques modernes avec les monstruosits extrmes des deux Guerres mondiales de la premire moiti du vingtime sicle ? Ou encore, aujourd hui, avec l tat d une plante o l hostilit entre hommes s entretient, se disperse, se propage, s installe de faon chronique ? <br> <br> Aprs ces deux Guerres mondiales, on a vu se dvelopper des critiques intellectuelles violentes stigmatisant cet enfermement strile dans des idaux sans prise sur le rel. On avait dj dit : &nbsp;la morale de Kant a les mains pures, mais elle n a pas de mains&nbsp;. Face aux horreurs de ces premires dcennies du vingtime sicle, Thomas Bernhard condamne sans gards l esthtisation du rel : &nbsp;l art, c est de la merde&nbsp; ! Le systme des ides et des idaux purs s est rvl incapable de prvenir et d enrayer les pires catastrophes. Certains le considrent mme comme un alibi. Dans l Antiquit grecque, les prsocratiques mais aussi les sophistes, et mme Aristote en partie, ont dnonc les erreurs d une idalisation se prenant pour absolue, alors qu elle restait relative. <br> <br> Dcider de &nbsp;handicaps&nbsp; concernant la relation d une culture au rel est toujours difficile faire. L Occident, le nez sur ses russites, n a pas vu arriver les vnements monstrueux de la premire moiti du vingtime sicle. C est que ses ressortissants en gnral, et mme ses grands penseurs, n avaient pas suffisamment regard du ct de la rptition de certains checs tout au long des sicles. Comme, par exemple, celui d un double jeu continuel concernant les membres de la diaspora juive. Les pouvoirs, alternativement, les ont mis au sommet pour leurs adaptations conomiques et informationnelles ; ou bien les ont vilipends aux yeux des peuples, selon les circonstances, les lieux, les temps, les groupes et les personnes (Demorgon, 2013). <br> <br> <br> <b>9. &nbsp;Handicaps&nbsp; et &nbsp;retournements&nbsp; de la pense chinoise classique</b> <br> <br> A l inverse, quand les Occidentaux portent un regard sur l histoire de la Chine, ils ne manquent pas de signaler checs et dcrochages. Si la pense chinoise classique s est centre sur le changement, c est sans doute que cet aspect du rel tait constamment prsent. D abord, comme paysans pour l activit dominante de l agriculture, avec l alternance normale des saisons mais aussi nombre de variations catastrophiques des lments. Le changement fut galement prsent dans la mesure o la sdentarit chinoise, prcoce, n a cess d tre agresse par de violentes invasions des peuples nomades situs au nord et l ouest de la Chine. Sans mme parler des attaques subies au Nord-Est, par mer, de la part des Japonais. <br> <br> Le renversement des situations s est rpt tout au long de l histoire chinoise. Cela sur le trs long terme et mme tardivement. Ainsi, les Mongols renversent les Song et occupent la Chine pendant prs d un sicle : 1279-1368. La tradition nationale revient avec les Ming, cette fois pour trois sicles : 1368-1644. Cependant, la Chine est de nouveau conquise et domine par les Mandchous. Ils fondent la dynastie des Qing et gardent le pouvoir jusqu en 1911. La fin de leur rgne est caractrise par des priodes de rcession conomique, de troubles sociaux et d invasions trangres, en particulier occidentales. Comme les Japonais, ds la fin du dix-neuvime sicle, l avaient fait, les Chinois prennent la mesure du dynamisme de l Occident. Ils empruntent mme la pense critique du marxisme qu ils retournent contre l Occident. Depuis, au plan conomique, les pouvoirs publics chinois ont t conduits reprendre les perspectives capitalistes. <br> <br> Hier dj, quand il s agissait des peuples nomades envahisseurs, la socit chinoise absorbait ces prsences trangres qui se sinisaient. Ainsi, au moment mme o l on constate certains handicaps de la culture chinoise, on voit que ceux-ci peuvent se retourner en assimilant des donnes d origine extrieure quand elles sont devenues et reconnues indispensables au maintien et au dveloppement de la socit. Finalement le constat de leurs handicaps antrieurs est fait par les Chinois eux-mmes. Jullien se rfre Qian Wen-Yuan (1985), d origine chinoise. Celui-ci produit un constat prcis, dtaill, rudit des arrts du dveloppement scientifique, domaine par domaine. Il emploie, ds le titre de son livre, les expressions de &nbsp;grande inertie&nbsp; et de &nbsp;stagnation scientifique&nbsp; pour caractriser la Chine traditionnelle. <br> <br> Ce constat est tonnamment propos trois ans plus tard au grand public chinois. Il prend la forme d une srie de six missions tlvisuelles d une trs grande beaut plastique, accompagne de pomes et intitule &nbsp;Hshng&nbsp;, L Elgie du Fleuve (1988). Cette srie a enthousiasm le grand public chinois et l a mobilis massivement devant la tlvision. La srie mettait en vidence la beaut mais aussi la stagnation rsultant de la majest naturelle du Fleuve Jaune. Elle lui opposait la beaut dynamique du bleu de la Mditerrane occidentale. Aprs ce succs provocateur et stimulant pour les Chinois, la srie fut mise de ct, suspecte d occidentalisme aux yeux des pouvoirs publics. Longtemps introuvable, elle est maintenant retrouve. <br> <br> Une autre dynamique conflictuelle rsulte aujourd hui encore de l histoire chinoise. On l a vu, elle considre les hirarchies sociales comme ayant une source naturelle, comme faisant partie du cours des choses. Incontestablement, ces phnomnes hirarchiques ont, hier, entrav le dveloppement conomique et le dveloppement des sciences et techniques. Par contre, ils ont contribu au maintien plurimillnaire de la Chine comme ensemble socital persistant. En effet, en dpit de la rptition de bouleversements violents et profonds, une continuelle reconduction des institutions impriales s imposait chaque fois, pour modifies qu elles aient pu tre aussi. <br> <br> Une surprenante conclusion semble bien s imposer concernant les atouts et les handicaps des deux grandes civilisations. En Europe, les handicaps semblent rsulter des atouts internes : plus de libert et de cration, mais une division gravement dommageable explose dans la premire moiti du vingtime sicle. En Chine, les atouts semblent rsulter des handicaps. Comme le montre encore son tonnante volution depuis deux sicles. <br> <br> la prtention fconde, mais &nbsp;aveuglante&nbsp; aussi, de la pense  idelle et idale, oppositionnelle et individualise  de l Occident, &nbsp;fait pendant&nbsp; la rfrence chinoise forte aux hirarchies constamment l Suvre d un rel &nbsp;familial-social-politique&nbsp;. Cette rfrence semble avoir contribu d tonnantes capacits collectives dans l absorption des changements et dans la sauvegarde de l unit d un vaste ensemble humain pourtant lui aussi diversifi. <br> <br> <br> <b>10. Dcouvrir la complexit transformationnelle multiple des civilisations</b> <br> <br> En matire de civilisations, on peut toujours rver de juger suprieure la sienne, et infrieure telle autre que l on caricature travers quelques traits. Cela manque de srieux vu l ensemble immense et hypercomplexe que constitue chaque civilisation. En fait, chaque civilisation recoupe et dborde les autres. Dans le systme culturel d une seule et mme civilisation, il n y a pas seulement des choix dominants qui minimisent voire excluent telle autre interprtation du rel. Nous l avons vu pour la Chine et pour la Grce mais c est chaque civilisation qui peut produire son origine des orientations opposes entre lesquelles elle choisit. Par exemple, tre plus ou moins ouverte et curieuse concernant les socits extrieures. Ou, encore, doser diffremment le rapport entre l autorit collective et la libert individuelle. <br> <br> Des compensations partielles mergent aussitt ou bien plus tard par rapport aux choix dominants. Des perspectives antrieurement cartes se rintroduisent. Chaque civilisation se transforme au sein mme de ses propres expriences scientifiques, techniques, politiques, ou du fait de rencontres avec d autres courants culturels extrieurs : dfis conomiques, militaires, invasions colonialistes. Du fait, de cette complexit, tout jugement gnral et dfinitif sur les civilisations devrait tre retenu. Ce qui ne signifie pas, au contraire, renoncer des jugements partiels rfrs avec rigueur des objets culturels limits. <br> <br> Ainsi, Jullien (2009 : 85) revient sur la question du seuil que franchit la science europenne quand la physique se mathmatise. Il observe que les Chinois ont bien pens la spculation intellectuelle. Ainsi, Xunzi en expose mme l intrt mais il en peroit et en signale aussi les inconvnients. La spculation intellectuelle dtourne 154 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien du rel effectivement vcu ; et, par l-mme aussi, de l thique. Dans cette critique de la spculation, la philosophie n a pas t pose en Chine et ne pouvait donc pas se rapprocher des mathmatiques comme elle l a fait en Grce. <br> <br> En Chine, les mathmatiques, penses de faon empirique et laisses leur usage pratique, ne pouvaient se trouver en position de se relier une physique elle-mme peu abstraite. <br> <br> Ces faits ne peuvent, en aucun cas, donner lieu des perceptions critiques gnrales dpassant la singularit des questions traites. D o, deux prcisions. Selon la premire, il faut toujours tenir compte, ici ou l, des alas des contextes gopolitiques. En Chine, ils n ont certes pas favoris le franchissement par la science d un nouveau seuil. Il n en demeure pas moins que les critiques des penseurs chinois concernant le savoir thorique gardent toute leur valeur. <br> <br> Seconde prcision. La pense des cultures n a pas trancher tout propos et hors de propos sur la supriorit ou l infriorit de telle ou telle culture. Elle doit rfrer les cultures leur complexe gense volutive, contraste, et suivre les volutions, toujours singulires, en Chine comme en Europe. C est ce qu a fait Joseph Needham dont Jullien (2009 : 121) se rclame : &nbsp;Un des grands mrites du travail entrepris par ce dcouvreur infatigable a t de montrer& que les ingnieurs et les techniciens europens contemporains de Lonard, les Tartaglia, Agricola, Cellini& qu il nomme &nbsp;semi-mathmaticiens&nbsp; trouvent leur correspondance, et quasiment de mme niveau, dans le monde chinois& tel Song Yingxing surnomm l Agricola chinois, ou un architecte tel que Li Jie, ou un pharmacologue tel que Li Shizen, etc. &nbsp;Un inventeur aussi gnial que Lonard de Vinci appartient encore cette poque antrieure&nbsp; Galile. <br> <br> La pense grecque a trait le changement au travers de &nbsp;l tre&nbsp; qui se tient sous les phnomnes. Diffremment, la pense chinoise entend pouser, travers le jeu des contraires, le changement &nbsp;naturel&nbsp;, le tao, et user de cette imprgnation pour savoir quoi faire au mieux. &nbsp;Raison ontologique contre raison taoque&nbsp; crit Jullien. Les deux civilisations se constituent en systme partir d orientations d ensemble qui se ramifient, se complexifient. L insistance sur leur distinction risque toujours de cacher que chaque systme s est conu, en englobant parfois, sa faon, en son arrire plan, ce que l autre systme mettait en avant. <br> <br> La source humaine, l origine, des variations culturelles, reste l Suvre et peut reprendre sans cesse son invention et ses emprunts. Les Grecs, l origine, ne sont pas si loigns des Chinois et de leur faon de voir les opposs se transformer. Ils empruntent un chemin semblable, ou proche, chez Homre, Hsiode, Hraclite. Une telle conception du changement n est pas d abord chinoise, elle est &nbsp;humaine gnrale&nbsp; comme l est aussi la conception de l tre comme dominante, telle que l inventent les Grecs. Ce sont des humains qui trouvent ainsi ces conceptions. Elles ne leur confrent aucune diffrence de nature. Si elles leur confrent bien une diffrence de culture, il ne faut en aucun cas sparer cela du privilge dont disposent les humains de radapter leurs cultures acquises aux changements des situations et des circonstances. <br> <br> Alors que la conception d un primat du changement par transformation des opposs s est maintenue, enrichie, dveloppe en Chine, elle a t fortement contenue puis repousse en Grce. Jullien rappelle le scandale que constitue pour la pense de l tre et de la prdication les affirmations d Hraclite : &nbsp;sont le mme le vivant et le mort, et l veill et l endormi, et le jeune et le vieux& Ceux-ci s tant renverss sont ceux-l ; ceux-l, s tant renverss, leur tour, sont ceux-ci&nbsp;. L mergence des retournements historiques et plus tard les difficults perues par les sciences quant la complexit du cours des choses en volution va rinstaller une proccupation pour un jeu plus subtil de contraires en transformation. Jullien l exprime fortement : &nbsp;En montrant comment l un, de lui-mme, passe dans son autre, ou une dtermination passe dans son oppos et, pour cela, comment l un est dj dans l autre, la pense du renversement ne pouvait apparatre, au sein de la pense europenne, qu en dehors du rgne de l tre et de la prdication. C est--dire avant que ce rgne n arrive (c tait la situation d Hraclite) ou quand ce rgne touche sa fin (c tait la situation de Hegel)&nbsp;. <br> <br> En fait, les rsurgences de ce jeu fondamental des contraires n ont cess de rapparatre, mme au plus fort de ce rgne. J.-J. Wunenburger (1990) le rappelle dans ses travaux sur l analyse et l histoire de &nbsp;La raison contradictoire&nbsp;. Bien aprs Hegel, la rencontre de la philosophie non plus seulement avec l histoire mais avec le devenir des sciences en mutation, conduit, de faon dcisive, la pense europenne retrouver la &nbsp;co-opration&nbsp; des opposs, la lumire des expriences dans l infiniment grand et dans l infiniment petit. Ainsi, au cSur de l atome, fin 19e, dbut 20e, avec les lectrons, les protons, les neutrons. Au cSur de l univers, avec la relativit de l espace-temps einsteinien. Au cSur de la physique quantique, avec la conjonction des contraires : le continu de l onde, et le discontinu du corpuscule. <br> <br> De plus, avec Heisenberg (et son principe d indtermination au cSur des couples &nbsp;position, trajectoire&nbsp; et &nbsp;nergie, vitesse&nbsp;) l indpendance de l objet observ par rapport au sujet observant est remise en cause. L histoire des sciences au vingtime sicle indique clairement que la pense de l tre qui s est voulue si objective a t conduite pour le rester revenir sur ses critres de sparabilit radicale entre les tres comme entre les sujets humains et les objets tudis. Pour mieux penser le changement, elle a d tenir compte du cours des choses, la manire d Hraclite et des Chinois. <br> <br> Bien avant la science, d autres correctifs taient normalement l Suvre, dj dans la littrature et l art. Ainsi face l Etre ternel, une place importante est faite au Temps 156 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien et ses vnements, mixtes de changement et d identit. Pour s ajuster l Eternit, le Temps ralise son identit sans limites. Il est souvent personnifi avec une aura ambigu de tragdie et de gurison toujours l Suvre. L vnement ralise cette identification au changement dans les instants. Sur ces bases du temps et des vnements, des genres littraires ont prolifr : chronique, pope, histoire, thtre tragique, posie lgiaque, nouvelles et romans. Tous ces genres s attachent aux vnements et aux transformations silencieuses qui, dans le temps, les engendrent. Cependant, ils mettent en scne des personnages fortement prsents, clairement identifis, qui affrontent le rel changeant et manifestent une certaine permanence en dpit de tout. <br> <br> Si, en Europe, les disciplines et les genres de l criture se distinguent et s opposent, ils n en sont pas moins en interfrence. C est ainsi qu un roman rempli de transformations silencieuses peut, travers la voix du narrateur, se demander o il va et penser l avoir dcouvert : d o le titre de la partie finale de ce roman  psychologie sociologie et philosophie mles : Le temps retrouv. Aurait-on pu avoir Proust sans Hegel et sa vision de toute l histoire humaine comme esprit retrouv ? <br> <br> En Chine, le changement, plac au premier plan, devenu l objet d une sagesse s appliquant tous les domaines, a pos l action adaptative voire rparatrice comme primant. Toutefois, s il y a bien un genre culturel qui n en a jamais fini de regarder du ct d une continuit compensatoire de tous les changements advenus, ne serait-ce pas l histoire dynastique ? Il semble bien qu elle ait t, ds le dbut, prsente comme un imprieux devoir. Celui sans doute de constituer quand mme quelque chose qui se maintient alors mme que tout change (Demorgon, 2014). Ce bien prcieux  la continuit intra et inter dynastique  sauvegarder par et pour tous, a peut-tre t la base d un compromis dans la relation transpolitique entre gouvernants et gouverns. On aurait l comme un cho &nbsp;Yin, Yang&nbsp; au cSur du politique. Reste que la pense classique chinoise n tant pas une pense de l arrt, &nbsp;stabilit, mobilit&nbsp;, &nbsp;continuit, changement&nbsp; ne s excluent pas. Aprs les appropriations successives du marxisme et du capitalisme encore en devenir, rien n interdit de penser que des formes de dmocratisations pourront tre essayes, paradoxalement au moment o leurs formes occidentales sont passablement en crise. <br> <br> <br> <b>11. Gopolitique, transpolitique et cosmopolitique de civilisation</b> <br> <br> ct des globalisations conomiques et mdiatiques de la mondialisation, la mondialit cosmique, nous l avons vu, requiert davantage : une histoire plantaire globale, une cologie globale, une &nbsp;information-monde&nbsp; et une &nbsp;implication-monde&nbsp; concernant le devenir des humains. La traditionnelle gopolitique a toujours privilgi les questions de territoires et d intrts. Il a toujours fallu la complter par une 157 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 137-159 transpolitique attentive aux places respectives du religieux, du politique, de l conomie, de l information ainsi qu aux grandes formes de socits avec leurs diffrents rgimes politiques. <br> <br> Le nSud gordien de la gopolitique et de la transpolitique, hier l origine des deux guerres mondiales extrmes du XXe sicle, n a pas disparu aujourd hui. Ds l introduction de son ouvrage, La prosprit du vice, Daniel Cohen (2009) va jusqu penser que &nbsp;ce qui s est pass hier en Europe se rpte aujourd hui l chelle du monde&nbsp;. De fait, d un point de vue transpolitique intersocital, on a toujours des tribus, des royaumes, des empires et des nations marchandes. Tous sont ensemble affronts au dfi d avoir devenir des socits d conomie informationnelle mondialise, ce que maints gouvernants et gouverns refusent. Quel sera demain le destin de l humanit encore aux prises avec la concurrence entre ces grandes formes de socits ? Parviendra-t-on d exceptionnelles inventions technoscientifiques institutionnelles, diplomatiques qui changeront la donne, ou bien aura-t-on une guerre des mondes ? <br> <br> Un regard sur le dveloppement, antrieur et actuel, de la transpolitique intersectorielle  religion, politique, conomie, information  devrait entraner une indispensable rflexion supplmentaire. Au long de l histoire, les humains se sont opposs pour le contrle de telles ou telles de ces activits au bnfice d une seule juge meilleure. Religion, politique, conomie, information sont dsormais bien constitues, non seulement elles continuent s opposer mais pour le faire chacune peut prendre appui sur telle grande zone quasi-continentale de civilisation en dans chaque pays. Ici, prime l conomie financire. Ailleurs, la &nbsp;gouvernance&nbsp; politique. Ailleurs encore, la rfrence religieuse. <br> <br> Dans les faits, aucune de ces quatre grandes activits n a t strile. Chacune a largement contribu au devenir humain mais chacune aussi, un moment, a engendr de l inhumain. Par cette mise en vidence, l histoire plantaire globale rsultant de la mondialit, renouvelle la position des grands problmes (Demorgon, 2010c). Dans une telle perspective, la lacit, avec les limites actuelles qui sont les siennes, constitue un exemple parmi d autres possibles d une tentative d arbitrage entre des &nbsp;raisons&nbsp; rivales. <br> <br> Il faut videmment dpasser l arbitrage. Les diffrentes identits humaines, au contact, ont trois possibilits : curiosit, hostilit, et invention suprieure de l humain. C est dans cette troisime possibilit que s inscrit l Suvre de Franois Jullien. Non pour &nbsp;comparer, plat&nbsp; circulant entre civilisations, &nbsp;tiquetant& ressemblances ou diffrences&nbsp;, mais pour &nbsp;mettre l preuve des cohrences, puises ici et l&nbsp; et pour &nbsp;sonder les fcondits respectives, tel un sourcier&nbsp;. Sans garantie d viter fourvoiements et tragdies mais sans exclure de mettre en vidence, dans les grands ensembles 158 Inventer le rel, l exprience, la science: de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien culturels, des &nbsp;ressources&nbsp; capables de s affronter en contribuant l invention d une cosmopolitique de civilisation. <br> <br> Condition sine qua non, cette globalisation suprieure  des observations, analyses, changes et dsaccords  doit sortir de son litisme et devenir culture commune, ducative, profondment partage. C est incompatible avec ces vies inhumaines d esclaves toujours maintenues et tolres en tant de pays. En correctif rgulateur possible de nos hostilits identitaires toujours soutenues, Franois Jullien propose ce chemin d un interculturel d engendrement volontaire encore inaccessible. Nous sommes trs loin d en avoir compris le caractre vital, et de vouloir le mettre en Suvre pour un autre avenir humain, sans savoir si ce n est pas le seul qui nous reste. <br> <br> <div align=center> * </div> <br> <font size=-1> <b>Bibliographie</b> <br> <br> Bidar, A. 2012, Comment sortir de la religion. Paris : La dcouverte. <br> Billeter, J-F. Contre Franois Julien. Paris : Alia. <br> Cohen, D. 2009. La prosprit du vice. Paris : Albin Michel. <br> Cosandey, D. 2007. Le secret de l occident. Vers une thorie gnrale du progrs scientifique, Paris : Flammarion. <br> Demorgon, J. 2014. &nbsp;Chine et France dans le monde. Gopolitique et cosmopolitique&nbsp;, pour le 50e anniversaire du rtablissement des Relations diplomatiques&nbsp;, In: Pu Zhihong, Pierre Servet, Relations et changes sino-franais, GuangZhou : Sun Yat-Sen University Press. <br> Demorgon, J. 2013. L histoire plantaire, l histoire juive : la mme ! Paris : La rvolution prol- tarienne 782. <br> Demorgon, J. 2010a. Vivre et penser le Tout-Monde. Synergies Monde Mditerranen, n1. Gerflint. <br> Demorgon, J. 2010b. Franois Jullien : De l Universel, de l uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Synergies Monde Mditerranen, n1. Gerflint. <br> Demorgon, J. 2010c. Djouer l inhumain. Avec E. Morin, Prface de J. Corts. Paris : Economica. <br> Demorgon, J. 2010d. Complexit des cultures et de l interculturel. Contre les penses uniques. Paris : Economica. <br> Glissant, E. 1997. Trait du Tout-Monde. Paris : Gallimard. <br> Hshng. 1988-1989. L lgie du fleuve. Six missions tlvisuelles. China Central Television. Jullien, F. 2009a. Les transformations silencieuses. Paris : Grasset. <br> Jullien, F. 2009b. L invention de l idal et le destin de l Europe. Paris : Seuil. <br> Jullien, F. 2010. Le Pont des singes, de la diversit venir. Fcondit culturelle face identit nationale. Paris : Galile. <br> Jullien, F. 2011. Cette trange ide du Beau. Paris : Livre de poche <br> Jullien, F. 2014. Mose ou la Chine ? Quand ne se dveloppe pas l ide de Dieu, paratre. <br> Martin, N. Spire, A. 2011. Chine, la dissidence de Franois Jullien. Suivi de Dialogues avec Franois Jullien. Paris : Seuil. <br> Needham, J. 1954-2004. Science and Civilisation in China. 7 vol. Cambridge : Univ. Press. <br> Qian, Wen-Yuan. 1985. The Great Inertia. Scientific Stagnation in Traditional China. Londres-Sydney: Cromm Helm. <br> Van Lier, H. 2010. Anthropognie. Lige : Les impressions nouvelles. 159 <br> <br> <br> Revue du Gerflint. lments sous droits d'auteur. </font> <br> <br> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.3.0.0 --> <br> <br> <br> <br> <a name=gerflint04></a> <div align=center> <table width=30% cellpadding=0> <!-- dbut tableau 2.34.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=left> Article 4 </div> </td><td> <div align=right> <a href=#start01>Dbut</a> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.34.0.0 --> </div> <div align=center> <table bgcolor=#FFFFFF width=70% cellpadding=100> <!-- dbut tableau 2.4.0.0 --> <tr><td valign=top> <b>Synergies</b> Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 161-168 <br> <br> <table bgcolor=#2222AA cellpadding=4 border=0 width=100%> <tr><td> <font color=#FFFFFF size=+2> <b> <div align=right> Le secret de l humain? Questions Jacques Demorgon sur Goody, Cosandey et Jullien </b> </font> </div> </td></tr> </table> <br> <div align=right> <font size=+1> <b>Nelly Carpentier</b> <br> mnellyc@club-internet.fr </font> <br> <font size=+1> <b>Caroline Dessenne</b> <br> c.dessenne@gmail.com </font> </div> <br> <br> <br> <br> <div align=justify> N. Carpentier : Pourquoi dans ce numro 4 de Synergies Monde mditerranen, prsentez-vous des travaux aussi consquents et diffrents que ceux de l anthropologue britannique Jack Goody, du physicien thoricien suisse David Cosandey et du sinologue franais Franois Jullien ? Certes, vous ne prenez que trois de leurs livres mais on n atteint pas les 2000 pages ! <br> <br> C. Dessenne : En tout cas, ils s intressent tous la Mditerrane ! <br> <br> J. Demorgon : Et ils voquent leurs collgues qui en ont trait, comme Fernand Braudel. <br> <br> N. Carpentier : Avez-vous trouv qu ils se compltent bien que leurs apports diffrent ? <br> <br> J. Demorgon : Oui, nous le verrons. C est plus simple de dire d abord qu ils s opposent. Cosandey et Jullien placent trs haut la Mditerrane mais pas de la mme faon. Quant Goody, il en fait une partie du rcit trompeur travers lequel l Europe se constitue une histoire avantageuse bien unifie. Quand l Europe vole son histoire au monde, elle n oublie pas de s approprier la Mditerrane1 ! <br> <br> C. Dessenne : Ils ont aussi en commun de s intresser au grand sinologue Joseph Needham ! <br> <br> J. Demorgon : Oui, Cosandey et Jullien font son loge pour ses exceptionnels travaux sur les avances &nbsp;chinoises&nbsp; dans le domaine des sciences et des techniques. Goody aussi mais il reproche Needham de s appesantir sur l arrt de la science chinoise quand, la Renaissance, la science &nbsp;grecque-europenne&nbsp; reprend et ne cesse plus, engendrant la rvolution industrielle. <br> <br> N. Carpentier : Ces faits sont incontestables ! <br> <br> J. Demorgon : Oui et non ! Selon Goody, Needham n a pas chercher un plus pour une science prtendument europenne. Les Grecs ont dvelopp la science, comme les Chinois l ont fait. Rien ne l empche de disparatre pendant presque deux millnaires. <br> <br> C. Dessenne : Pourquoi Needham met-il l accent sur la continuit de cette science &nbsp;europenne&nbsp; aprs la Renaissance, plutt que sur sa longue disparition avant ? En Chine, la science ne s est jamais arrte aussi longtemps. De toute faon, elle aurait aussi bien pu reprendre d elle-mme& Mais la rencontre directe avec les Europens a chang la donne. <br> <br> J. Demorgon : On a ici grand besoin de clart. Des Chinois, en tant qu tres humains auraient tout aussi bien pu dvelopper une science de type grec. En consquence, du point de vue de Goody, on ne doit pas distinguer une science comme tant chinoise ou grecque. <br> <br> N. Carpentier : Anthropologiquement c est vrai ! <br> <br> C. Dessenne : Et historiquement c est faux ! <br> <br> J. Demorgon : En effet, la vrit est double. Sur un temps long, Chinois et Grecs sont sans doute, les uns et les autres, potentiellement inventeurs d une mme science. Sur un temps court, historique, la science chinoise est incontestablement plus de facto empirique et par ailleurs plus dpendante des alas des volutions socitales. Toutefois, quel que soit le type de science plus empirique ou plus rationnelle et mathmatise, elle n est jamais l abri des catastrophes sociales et socitales. La diffrence c est que quand la science grecque reprend en Europe la Renaissance, elle retrouve immdiatement sa qualit intrinsque de science rationnelle et mathmatise et de ce fait, elle retrouve aussi une fcondit explosive. <br> <br> N. Carpentier : Prenons des risques : la science grecque est moins empirique, plus abstraite, plus rationnelle. Disons donc qu elle est suprieure mais nous ne parlons pas des humains rangs en pays. Il ne s agit que d un produit  tel type de science  qui, pour des raisons circonstancielles, merge ici ou l. Personne n en perd la face ! <br> <br> C. Dessenne : Reste que si nous voulons lever tout doute, il nous faut parler de ces circonstances  tout de mme exceptionnelles  me semble-t-il ? <br> <br> J. Demorgon : Indpendamment de toute polmique, un point plus important est de comprendre comment a t invente cette science d un rgime de production plus fcond et plus durable, mieux organis sans doute. <br> <br> N. Carpentier : C est l que Franois Julien fait tout le travail2 <br> <br> & C. Dessenne : Il a l avantage ; il arrive aprs les autres, en 2009. Cosandey publie en 1997, republie en 2007 ; et Goody en 2006. <br> <br> J. Demorgon : Le travail de Jullien est prcieux. Il tudie mthodiquement cette longue invention d une science hyper rationnalise. <br> <br> N. Carpentier : & dont le miracle cependant n est pas grec mais simplement humain ! <br> <br> J. Demorgon : Vous pensez comme Goody : &nbsp;anthropologie&nbsp; ! <br> <br> C. Dessenne : C est quand mme les Grecs qui ont agi ! <br> <br> J. Demorgon : On recommence avec la mme opposition. Temps long : anthropologie potentielle (Goody). Temps court : constat historique effectif (Cosandey et Jullien). Il ne faut lcher ni l un ni l autre et surtout pas mlanger les deux plans. Ce n est pas la polmique qui est intressante, ce sont les faits. Cosandey a mis en vedette, autour d un nologisme difficile  &nbsp;la mreuporie&nbsp;  un fait crucial de l aventure humaine : c est en rivalisant que les acteurs humains se stimulent mutuellement et se surpassent en crativit, par exemple scientifique et technique3. Ils ont toujours la possibilit de le faire mais aussi de ne pas le faire. Des stimulations paraissent ncessaires. Elles sont souvent le fruit de contraintes ou de sductions tatiques. Parfois, nous le verrons, de contraintes et de sductions qui dpassent les Etats et proviennent de groupes organiss ou d ensembles plus vastes, la limite les socits civiles. <br> <br> N. Carpentier : David Cosandey n voque pas la &nbsp;rivalit mimtique&nbsp;, thse centrale et bien connue de Ren Girard mais, semble-t-il, il s en inspire ? <br> <br> J. Demorgon : Oui, ou il la retrouve indirectement. Qu importe, car on est sans doute l en prsence d un secret de l exercice humain : ce n est pas en s unissant que les humains sont cratifs, c est en s opposant. <br> <br> C. Dessenne : C est dj ce que disait la Bible travers le Mythe de Babel. Les hommes unis croient pouvoir dfier Dieu. Celui-ci, charitable, leur envoie la diversit des langues. <br> <br> N. Carpentier : Un bmol tout de mme, car les humains dsunis se massacrent aussi ! <br> <br> J. Demorgon : On a de nouveau deux vrits opposes qu il ne faut pas sparer. Ni l unit, ni la diversit seules, mais leur conjonction rgulatrice. Avec la mreuporie, Cosandey anticipe les deux risques. La division politique entrane une rivalit stimulante positive, la condition qu elle puisse se produire dans un contexte conomique commun favorable et qu ainsi elle dure, au lieu de retomber dans le chaos ou dans l unification autoritaire durable4. <br> <br> N. Carpentier : L, c est l idal d une rivalit qui n aurait que des avantages et pas d inconvnients. <br> <br> C. Dessenne : A la fin du 20e sicle, la rivalit conomique dans la Triade  Etats-Unis, Europe, Japon  a bien transform l URSS et la Chine hors violences intertatiques. <br> <br> N. Carpentier : Si les mreupories les meilleures s arrtent, pourquoi certaines durent plus longtemps comme ce fut le cas dans la Grce antique et dans l Europe du second millnaire qui ont justement connu les meilleures performances scientifiques et techniques ? <br> <br> J. Demorgon : C est sans doute le point le plus dcisif. En lisant Jullien, on a l impression que la rponse est : les Grecs ont invent un rgime suprieur de production scientifique. Admettons ! Une question reste : comment cela est-il advenu ? <br> <br> C. Dessenne : Sans doute parce que leur rgime politique tait trs propice aux changes et que cela s est aussi traduit de faon bnfique dans le domaine des sciences. <br> <br> J. Demorgon : En effet, c est une donne fondamentale mais elle n est comprhensible qu en constatant que le passage des socits tribales aux socits royales impriales ne s est pas fait de la mme manire sur toute la plante. Le passage a t le plus souvent assez direct et rapide. En Chine par exemple& <br> <br> C. Dessenne. On connait l tonnante dcouverte de 1974 : ces milliers de fantassins de terre cuite de l arme impriale ensevelis dans le mausole du premier empereur unificateur& ! <br> <br> J. Demorgon : Oui, mais justement cette volution a t fort ralentie et s est tendue longuement en Grce. Le stade intermdiaire des cits-Etats s est install et maintenu de -750 -350 : quatre sicles d une mreuporie unique. <br> <br> N. Carpentier : Pas seulement unique par sa dure. Ou, plutt, si sa dure est telle c est suite un concours de circonstances. Comme le soulignait Caroline Dessenne, la rivalit intertatique classique de toute mreuporie, s est ajoute une rivalit au plan des socits civiles& <br> <br> C. Dessenne : La fameuse dmocratie grecque en dpit de ses limites& ! <br> <br> J. Demorgon : On est sur la bonne voie en cumulant tous ces courants sur quatre sicles. Et, avec toute cette effervescence, on va pouvoir assister la naissance de la science grecque. Elle sera celle de quantit de penseurs, de chercheurs, d inventeurs dont finalement Archimde (-287, -212) pendant la seconde mreuporie : hellnistique. <br> <br> N. Carpentier : Science grecque ou science humaine ? <br> <br> J. Demorgon : Grecque parce qu humaine ; mais elle aurait pu tre chinoise. En tout cas, Galile, un Italien, la reprend ou la retrouve. <br> <br> C. Dessenne : Science chinoise, science grecque  toutes deux effectives  Mais y en-a-t-il une plus humaine ? <br> <br> J. Demorgon : La connaissance ne peut rsulter que de &nbsp;branchements&nbsp; infinis sur l univers, branchements que les hommes essayent, changent, testent entre eux. Ces branchements peuvent et doivent tre de multiples sortes. Dans le domaine de la connaissance, les humains ont prendre en considration le rel qui vient des choses (indices) mais aussi le rel qui vient de l exercice de l activit logique, technique et mentale (index). Ces deux types de signes sont rests plus spars dans la science chinoise. Dans un contexte de plus grande effervescence mreuporique, ils se sont runis, d o ce montage inventif d un rgime de production scientifique plus performant. <br> <br> N. Carpentier : Plus simplement, avec Jullien, chez les Grecs, la physique et la math- matique ont russi se brancher l une sur l autre, avec un plus d intelligibilit efficace, grce une meilleure organisation pensable et calculable du cours des choses. <br> <br> J. Demorgon : Reste que la science n est pas toute la connaissance. Les Chinois, en ne s avanant pas sur le mme chemin que les Grecs, se sont dtourns d un enfermement de leur exprience dans des tres si nettement dtermins qu on aurait pu les croire soustraits aux transformations continuelles. Par contre, ils ont voulu offrir chacun la capacit d approcher le mieux possible des nergies bnfiques. <br> <br> C. Dessenne : C est l qu on dcouvre l intrt d un Franois Jullien sinologue. Il cherche moins opposer Grecs et Chinois qu les dcouvrir produisant les uns et les autres des ressources humaines. <br> <br> J. Demorgon : Franois Jullien a crit plus d une trentaine de livres sur ce qu il nomme des &nbsp;vis--vis&nbsp; entre la Chine et l Occident ou encore des &nbsp;carts&nbsp; entre civilisations plutt que des diffrences (trop arrtes et durcies la faon culturaliste). En 2009, au printemps, il publie &nbsp;Les transformations silencieuses&nbsp;, un livre que l on pourrait prendre pour un loge de la pense de la Chine classique. En automne, il publie &nbsp;L invention de l idal et le destin de l Europe&nbsp; auquel je me suis rfr et que l on pourrait prendre pour un livre favorable aux Grecs et l Europe. Mais Jullien n est pas dans ces jugements quantitatifs en plus ou en moins. Il est du ct des oppositions qui, penses ensemble, constituent  comme vous venez de le dire  de meilleures ressources pour tous les Humains. <br> <br> N. Carpentier : Une explicitation supplmentaire de l ensemble que constituent pour vous les trois auteurs me parait encore ncessaire. <br> <br> J. Demorgon : Cosandey nous montre non pas un secret de l Occident mais un secret de l humain : la rivalit fconde. Ce n est pas la concurrence d aujourd hui sans scrupule et hors de prix pour l humain et sa plante. La mreuporie de Cosandey repose sur une rivalit intertatique qui s est montre  toute poque et dans tout pays  productrice de progrs scientifiques et techniques. Toutefois, elle peut atteindre des niveaux exceptionnels comme dans la Grce antique et dans l Europe moderne. <br> <br> C. Dessenne : Oui, et il fallait comprendre ces faits historiques ! <br> <br> J. Demorgon : Cosandey y parvient en soulignant qu la rivalit intertatique s est ajoute une rivalit tendue une large part de la socit et des socits. Par contre, il n accompagne pas le fait mme de l invention d un rgime suprieur de science par les Grecs. De son ct, Goody dnonce mme cela comme &nbsp;eurocentrisme&nbsp;. A l oppos, Jullien tablit soigneusement en dtail cette longue et complexe gense d un rgime suprieur de science chez les Grecs. Grce son cheminement, dans ce &nbsp;vis--vis&nbsp; de la pense grecque avec la pense chinoise classique, il ne confond pas le procs gnral de l humanisation et l invention d un rgime scientifique suprieur. Si les Grecs inventent cette dimension ce moment-l, les Chinois inventent autre chose. Il peut tre intressant d opposer mais plus encore d associer. <br> <br> N. Carpentier : Dans son &nbsp;vis--vis&nbsp; avec la pense de la Chine classique, Franois Jullien comprend qu au moment o cette pense dlaisse sans doute un rgime de la science, elle sauvegarde un autre rgime de connaissance qui n est pas centr sur des gnralits mais sur des particularits, sur des singularits. Ce que l Europe a en partie nglig. <br> <br> C. Dessenne : Avec pour consquence d affaiblir son orientation individualiste ! On le voit, on le vit dans la standardisation de nombre de relations, par exemple, mdicales. Cela est sans doute l origine de l intrt pour la mdecine chinoise, ressentie en Occident comme mieux singularise, plus individualise. <br> <br> J. Demorgon : Vous accompagnez ainsi l une et l autre le projet de Jullien. Notons que ce projet est volontaire et peut paratre utopique rfr des propos comme ceux d Huntington sur la &nbsp;guerre des civilisations&nbsp;. C est alors que le travail de Cosandey lui fournit une base raliste. En effet, dans les mreupories, les rivalits peuvent passer par des conflits vif qui produiront quand mme des progrs scientifiques et techniques. Il est vrai, c est l ide qui a surgi aussi en conomie, celle de la main invisible qui retourne des ngativits (intrts gostes, destructions) en positivits (rsultats altruistes, constructions). <br> <br> C. Dessenne : Vous voulez dire que ces progrs n ont pas besoin d tre voulus, ils adviennent de fait au travers mme des rivalits violentes ? C est vrai, si la violence trouve sa rgulation ! <br> <br> J. Demorgon : Le mot de &nbsp;rgulation&nbsp; est essentiel. C est mme partir d un accroissement de rgulation que les mreupories peuvent devenir plus cratives. La mreuporie de base est intertatique. Seule y rgne vraiment la rivalit des Etats intresss aux atouts scientifiques et techniques pour l emporter les uns sur les autres. Dans les mreupories largies, les socits sont galement en cause, l intrieur de chacune (rivalits intrasocitales) et entre elles (rivalits intersocitales). Cet largissement s est manifest concrtement entre les civilisations, singulirement travers les expansions religieuses pntrant et transformant les civilisations voisines mais bien diffrentes. On est en prsence de mreupories intercivilisationnelles de fait. Hlas, cela peut aussi dgnrer en conflits confessionnels irrductibles : hindouistes et musulmans, catholiques et protestants, sunnites et chiites, etc. ! <br> <br> C. Dessenne : C est comme si Jullien voulait nous faire accder un niveau devenu volontaire de cet &nbsp;intercivilisationnel&nbsp;. <br> <br> J. Demorgon : C est un processus dont nous n avons pas encore trouv le rgime d efficacit hors de la science. Dans le domaine de l thique, nous devrions aussi savoir que ce qui n est pas construit thoriquement par anticipation raisonne se construit concrtement dans l exprience dsordonne, y compris meurtrire. <br> <br> N. Carpentier : Les graves dangers qui subsistent peuvent entraner vers ces nouvelles connaissances et pratiques& Diriez-vous que si Goody avait lu Cosandey et Jullien, il aurait t plus assur de l avenir d une histoire plantaire anthropologique ? <br> <br> J. Demorgon : Goody, comme anthropologue se dfiant des reconstitutions historiques, fait Suvre utile, indispensable, mme si son livre, qui semble ignorer Cosandey et Jullien, est tourn vers les abus passs de l Europe. Son recours l anthropologique lui sert montrer les similitudes humaines travers les diffrences culturelles. Mais il entrevoit aussi qu anthropologie ne signifie pas &nbsp;indiffrenciation des humains&nbsp; et pas davantage &nbsp;indiffrence culturelle&nbsp;. C est videmment sur ce dernier point que Cosandey et Jullien font des miracles. Par contre, passer de leurs Suvres exceptionnelles des changements thiques et politiques, c est l un chemin culturel qui reste trouver ! <br> <br> C. Dessenne : J aimerais croire que les vis--vis de Jullien entre civilisations pourraient faire office de rflexions anticipatrices de conflits dj l ou en suspens ! <br> <br> J. Demorgon : C est encore utopique mais cela peut se dvelopper, faire partie d un nouveau mode de philosopher, n tre pas sans consquences culturelles gnrales et peut tre, terme, politiques aussi. Cosandey, plus raliste en cela, complte Jullien du ct des interactions effectives possibles. Il envisage mme pour aujourd hui ou, en tout cas, demain, une &nbsp;mreuporie plantaire&nbsp; tournant autour d une reprise internationale de la rivalit spatiale. <br> <br> N. Carpentier. Vous n avez pas dit un mot de la &nbsp;thalassographie articule&nbsp; dont Cosandey a tout de mme fait le premier &nbsp;secret&nbsp; des Grecs et des Europens, secret ciel ouvert puisqu il suffit de regarder sur les cartes la relation entre terre et mer, avec pninsules, les, caps, golfes et baies ? <br> <br> J. Demorgon : Pour Cosandey, la &nbsp;thalassographie articule&nbsp; est en effet le secret cach de l Occident. Elle se situe au plan gophysique. Certes, ce n est pas rien ! Une sorte de tremplin qui est l, disponible, comme un moule dj tout prpar pour l ventuelle pte mreuporique ! Mais soyons srieux, la &nbsp;thalassographie articule&nbsp; n est pas d avance dterminante. Cependant, elle peut faciliter l avnement de mreupories suprieures, comme celles de Grce et d Europe. <br> <br> N. Carpentier : Tout cela est vrai et passionnant et montre la part de notre environnement terrestre dans notre destin. Certes, partir de l, ce destin thalassographique a besoin d avoir encore plus d un tour dans son sac mais nous en avons vu quelques-uns ! <br> <br> C. Dessenne : Vous avez peine abord la question d un tour de plus qui serait bienvenu, et concernerait non pas la science mais l thique ? <br> <br> J. Demorgon : Il faut peut-tre subir encore plus de violences interhumaines auxquelles ragir par des changes suprieurs multiples : affectifs, pratiques, cognitifs ? Un nouveau rgime d thique pourrait s laborer, merger comme est n un nouveau rgime de science. Il pourrait mme aussi disparatre pendant des sicles et renatre enfin aprs quel Moyen-ge ? La tche thique est autrement plus englobante. La recherche scientifique comme branchement sur l infini cosmique en fait partie sans que cela soit encore bien compris. Un rgime thique suprieur devrait pouvoir mieux rguler religion, politique, conomie, information  peut-tre la manire d une sorte de lacit gnralise. Mais apparemment, nous n avons pas encore les bonnes quations. En tout cas, Goody, Cosandey et Jullien y travaillent. <br> <br> <br> <font size=-1> <b>Notes</b> <br> <br> 1. J. Demorgon, D une histoire centre sur l Europe l histoire plantaire. (III./ Lectures et analyses). <br> 2. J. Demorgon, Inventer le rel. L exprience, la science : de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien. (II./ L histoire prsente et passe de la Mditerrane). <br> 3. J. Demorgon, Secret de l Occident ou secret de l humain ? Socits &nbsp;combattantes&nbsp; et progrs scientifique. Avec Cosandey (III./Lectures et analyses). <br> 4. J. Demorgon, Hellnes, Romains et Europens autour de la Mditerrane. Deux millnaires de miracles et marasmes, de l Antiquit au Moyen-ge (II./ L histoire prsente et passe de la Mditerrane). <br> <br> Revue du Gerflint. lments sous droits d'auteur. <br> <br> <br> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.4.0.0 --> <br> <br> <br> <br> <a name=gerflint05></a> <div align=center> <table width=30% cellpadding=0> <!-- dbut tableau 2.45.0.0 --> <tr><td valign=top> <div align=left> Article 5 </div> </td><td> <div align=right> <a href=#start01>Dbut</a> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.45.0.0 --> </div> <div align=center> <table bgcolor=#FFFFFF width=70% cellpadding=100> <!-- dbut tableau 2.5.0.0 --> <tr><td valign=top> <b>Synergies</b> Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 171-187 <br> <br> <table bgcolor=#2222AA cellpadding=4 border=0 width=100%> <tr><td> <font color=#FFFFFF size=+2> <b> <div align=right> Secret de l Occident ou de l humain? </font> <br> <font color=#FFFFFF size=+1> Socits combattantes et progrs scientifiques. Avec Cosandey </b> </font> </div> </td></tr> </table> <br> <div align=right> <font size=+1> <b>Jacques Demorgon</b> <br> Universit de Reims, France <br> j.demorgon@wanadoo.fr </font> <br> <br> <br> David Cosandey, <i>Le secret de l Occident. Vers une thorie gnrale du progrs scientifique</i>, Prsentation : &nbsp;Une gohistoire de l innovation&nbsp; par Christophe Brun. Paris: Flammarion, 2007. </i> <br> <br> <br> <br> <div align=justify> <b>1. Un livre exceptionnel mconnu</b> <br> <br> Le livre de David Cosandey compte 866 pages dont 84 de prsentation par l historien Christophe Brun. Une premire version de l ouvrage est parue en 1997 avec le mme titre mais un sous-titre diffrent : L Europe du miracle au marasme. L introduction de Christophe Brun prsente les raisons regrettables pour lesquelles le livre n a pas t accueilli la hauteur de son importance, de sa pertinence, de son originalit. Sept ans aprs la seconde dition complte et prsente, l accueil du livre s est amlior mais reste trs en dessous de sa porte. <br> <br> Le lecteur doit d abord passer par l vitement du pige du titre : Le secret de l Occident. Ce titre se veut accrocheur mais il introduit un flou quant son sens vritable. Qu il puisse y avoir un secret qui n a pas t compltement compris, on peut, voire on doit l accepter. Certains n y verront que la prtention frquente en Occident transformer chaque russite en identit triomphante en minimisant les erreurs, les checs. Cette rception ngative du titre conduirait manquer l ampleur et la profondeur du livre. Le sous-titre  &nbsp;Vers une thorie gnrale du progrs scientifique&nbsp; est explicite, exact, mais plus limit que le projet vritable et sa ralisation. <br> <br> Titre et sous-titre du livre de Cosandey sont tous deux en de de l tendue et de la profondeur de l ouvrage. Pour compenser ce dcalage entre les titres et l Suvre, il faut dire d emble que le vritable objet du travail de Cosandey est le secret de l humain en de et au del du secret de l Occident. Nous verrons pourquoi (ci-aprs 8.) aprs avoir rendu compte des deux thses associes  &nbsp;mreuporie&nbsp; et &nbsp;thalassographie articule&nbsp;  dans la thorie d ensemble de Cosandey. <br> <br> <br> <b>2. &nbsp;Mreuporie&nbsp; et &nbsp;thalassographie&nbsp; pour 5000 ans d histoire plantaire</b> <br> <br> Dans son premier chapitre, Cosandey s interroge sur les explications traditionnelles de la russite  scientifique et technique  exceptionnelle de l Europe et de l Occident, telle qu elle se met en place du treizime sicle au vingtime sicle. Il carte plutt les explications internes  ethniques, religieuses, culturelles  et dnonce le rle excessif que nombre d auteurs leur font jouer. <br> <br> Il met en avant les explications externes. Les unes sont lies aux structures et stratgies gopolitiques qui, avec les liberts humaines, dterminent l absence ou la prsence de mreuporie (cf. ci-aprs 4.). <br> <br> D autres explications externes vont, elles, relever des structures gographiques comme la &nbsp;thalassographie&nbsp; (cf. (5, 6, 7). En croisant ces deux explications externes, Cosandey estime pouvoir dvoiler le secret de l Occident quant sa russite concernant le progrs des sciences et des techniques. <br> <br> Toutefois, cela laisse de ct la question de la nature de cette russite. Est-elle entirement dtermine par le couplage de la mreuporie et de la thalassographie ? Quant ses bases sans doute ! Toutefois, cela ne dit rien des causes internes qui ont pu faire merger un rgime suprieur de recherche, d invention et de dcouverte. Les penseurs, chercheurs et inventeurs existent, agissent, interagissent entre eux et avec le rel et sont inventifs dj quant aux multiples faons, aux multiples mthodes employes pour connatre le rel. <br> <br> C est dans cette brche laisse ouverte par Cosandey que Franois Jullien (2009b) s engouffre. Il dmontre l importance dcisive d une causalit interne : l invention culturelle du rle de l ide avec l une de ses consquences : la mathmatisation de la physique. Les deux auteurs se compltent. Jullien n a plus se proccuper de l tude magistrale par Cosandey des causes externes. Cosandey voit, sur ses propres bases, son travail magnifiquement prolong par Jullien. A bien y regarder, causes externes et causes internes ne cessent pas d interfrer, comme aussi les contraintes et les liberts. Ds son second chapitre, Cosandey dfinit la &nbsp;thorie mreuporique&nbsp;, sa premire et principale thse. Nous l tudions ci-aprs au point 4. Elle est aussitt mise l preuve de l histoire. Cosandey traite &nbsp;les mcanismes politiques et conomiques de l volution scientifique en Occident&nbsp;. Evolution fort contraste entre un premier millnaire europen qui reste sans mreuporie bien aprs l an mille, et un second millnaire au cours duquel la mreuporie s engendre, s installe, explose, conduisant l Europe la colonisation d une large part du monde ( cf. ici mme sous II./ Histoire prsente et passe en Mditerrane, notre article &nbsp;Hellnes, Romains, Europens autour de la Mditerrane&nbsp;. <br> <br> Ce n est pas parce que Cosandey commence par l Europe qu il faut croire que la mreuporie ne serait pas prsente ailleurs. Cosandey tudie les mcanismes de l volution scientifique en Islam (chapitre 3), en Inde (chapitre 4) et en Chine (chapitre 5). La mreuporie y est tantt absente et tantt prsente en fonction des alas conomiques et gopolitiques de ces pays. Nous aurons l occasion de proposer des comptes rendus de ces tudes dans de prochains numros des Revues Synergies du Gerflint. <br> <br> Aprs ces prsentations des mreupories fluctuantes de l islam, de l Inde et de la Chine, Cosandey prsente sa seconde thse, celle de la &nbsp;thalassographie articule&nbsp;. Nous l tudions ci-aprs au point 5. Elle met en vidence les consquences humaines de la gophysique du rapport des terres et des mers. Par exemple, en tant qu elle peut favoriser la mise en place et en Suvre d Etats spars devenant rivaux et membres de mreupories. La thalassographie favorise, elle ne dtermine pas. C est la raison pour laquelle la thalassographie europenne, de longtemps constitutive de la gophysique de ce continent, n a pas entran la moindre mreuporie au premier millnaire mais seulement au second quand se font jour d autres causes d ordre humain. <br> <br> Le dterminisme thalassographique de la mreuporie n est pas indispensable, il reste alatoire. Il apporte cependant un clairage supplmentaire ncessaire l intelligibilit des diffrents destins continentaux et semi-continentaux (cf. ci-aprs 6). Une bonne thalassographie  de pninsules, de caps, de baies, de golfes et d les  peut favoriser un dploiement suprieur de la mreuporie. Cosandey fait un vritable tour du monde des situations thalassographiques (cf. ci-aprs 7). Il peut ainsi comparativement nous faire comprendre le privilge que l Europe utilisera au deuxime millnaire. <br> <br> Ce fut dj le privilge du miracle hellne et sa reprise hellnistique jusqu leur arrt romain. Cosandey traite l un et l autre dans son septime chapitre. Le huitime fait le mme constat positif, mais une autre chelle : l Europe des dix-neuvime et vingtime sicles. Cette chelle d espace-temps de la mreuporie est toujours en cours de modification. <br> <br> Sur ce constat, Cosandey prolonge son ouvrage par un neuvime chapitre dans lequel il croit pouvoir affirmer la &nbsp;prennit de la thorie mreuporique au vingt-et-unime sicle&nbsp;. A condition toutefois, et c est l objet de son pilogue, de trouver pour la mreuporie la possibilit de quelques nouvelles &nbsp;formules magiques futures&nbsp;. <br> <br> <br> <b>3. La &nbsp;structure professionnelle&nbsp; ncessaire tout progrs scientifique et technique</b> <br> <br> Cela peut paratre tautologique de rappeler que pour qu il y ait progrs scientifique et technique, encore faut-il que des penseurs, chercheurs et inventeurs puissent exister dans des conditions favorables. Il faut qu ils puissent trouver une vie d ensemble qui ne les pnalise pas, voire soit attrayante et gratifiante, autant que possible pour eux-mmes et leur famille. <br> <br> L inventeur et le chercheur doivent tre stimuls par un intrt conomique, par une possibilit de reconnaissance, voire de prestige. Il faut aussi qu ils puissent bnficier de conditions de travail et de vie favorables leurs ralisations. Par exemple, disposer de temps et que ce temps soit d une relle qualit, permettant concentration et continuit. Il faut qu ils puissent ventuellement disposer de lieux, d instruments et de matriels spcifiques. Tout cela doit pouvoir bnficier d un environnement d ouverture, de tolrance et de patience. <br> <br> Trs souvent dans l histoire, nombre de ces exigences n ont pas t reconnues voire pas mme penses. Ou, une fois mises en place, elles ont t rapidement perturbes. Ds lors, floraisons scientifiques et techniques ne peuvent avoir lieu. Toutes ces conditions runir conduisent considrer qu il y a ncessit d un statut reconnu par la socit et son Etat. C est tout cela que Cosandey nomme la &nbsp;structure professionnelle , organisation sociale exigeante du destin des chercheurs et inventeurs. <br> <br> Cette structure professionnelle, si elle prend la forme d un statut d exception, n en donne pas moins une ide des conditions dans lesquelles dcouvertes et inventions pourraient s accrotre dans un contexte du mme ordre de stimulation mais o un plus grand nombre d acteurs humains bnficieraient rgulirement de conditions favorables. Disons-le, ds prsent, l existence de tels contextes n a rien d invraisemblable. Ils se sont trs certainement produits en Grce et lors de la Renaissance europenne et ont permis l invention d une science physique mathmatise mieux fonde, assure et promise un dveloppement fcond ininterrompu (cf. ici-mme, notre article : &nbsp;Inventer le rel, l exprience, la science : de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien&nbsp;). <br> <br> On l aura compris, une telle structure professionnelle a fortiori reconduite, diffuse, n est possible que dans des socits jouissant d une bonne situation conomique. Mais aussi au cSur de socits et d Etats ayant un rel intrt consentir un effort conomique pour des recherches scientifiques et des inventions techniques. D o peut venir cet intrt, de la part d un Etat ? Du dsir de dvelopper ses ressources pour ne pas se laisser supplanter par d autres Etats voire mme pour parvenir les supplanter ! Ainsi se profilent les conditions qui, runies, vont constituer ce que Cosandey a nomm la &nbsp;mreuporie&nbsp;. Nous allons maintenant clairer ce nologisme travers son tymologie grecque qui met en vidence les deux dimensions de cette dnomination. Reconnaissons qu un tel nologisme inconnu, n est pas sans inconvnient. <br> <br> <br> <b>4. La mreuporie, miracle de politique, d conomie et de sciences</b> <br> <br> La question est donc de comprendre comment toutes les conditions du progrs scientifique et technique peuvent tre runies. Ou, au contraire, mconnues. Pour Cosandey, il faut que la socit et son Etat aient un grand intrt ce qu il y ait des dcouvertes et des inventions. Or, seuls des Etats en rivalit entre eux seront conduits encourager les recherches et les inventions dont ils ont besoin pour l emporter sur les autres. Au vingtime sicle, le projet Manhattan de mise au point d une arme nuclaire a t exemplaire, ce qui ne l a pas empch d tre tragique. Les recherches atomiques  avec les progrs scientifiques et techniques majeurs alors engendrs  se sont acclres pendant la Deuxime Guerre mondiale. Elles conduisirent les Etats-Unis aux deux bombardements dcisifs d Hiroshima et de Nagasaki. Mais l, reconnaissons-le, cette russite technoscientifique s accompagne d un chec de l humain par la monstrueuse violence meurtrire qu elle a produite. <br> <br> Prcisment, la thorie de Cosandey est clairante car elle va distinguer les impasses destructrices et les passages constructeurs qui pourront les uns et les autres dcouler de la rivalit entre Etats. Deux impasses seront destructrices. D abord, quand la rivalit conduit un chaos politique militaire, conomique qui menace constamment la vie des socits et rend impossibles recherches et inventions. Ensuite, quand l un des Etats en rivalit devient si puissant qu il remporte la victoire et installe un rgime de domination autoritaire sur tous les plans : religieux, politiques, conomiques et informationnels. <br> <br> Ce que Cosandey nomme &nbsp;l Etat universel&nbsp;. Il faudrait prciser : prtention universelle ! Il est donc vident que le progrs des sciences et des techniques sera quasiment impossible dans la premire situation qui est chaotique ; et il toujours menac dans la seconde qui est autoritariste. <br> <br> Heureusement, dans la ralit, certains acquis culturels du pass et la ncessit de maintenir son autorit, son prestige et son pouvoir, peuvent conduire un Etat universel autoritaire mnager certaines plages de haute culture. Toutefois, les orientations seront plutt lies des reprsentations favorables aux Pouvoirs, des glorifications dveloppes ; ou encore des amliorations dans le confort et le divertissement ; moins des explorations nouvelles qui peuvent toujours risquer de dplaire de tels Pouvoirs et entraner la disgrce des inventeurs imprudents. <br> <br> A l oppos de ces deux impasses, la &nbsp;formule&nbsp; mreuporique est exploratoire, inventive, constructrice et se dveloppant sur le long terme. Pour cela, la rivalit entre Etats doit se maintenir et cela est impossible si chacun d eux ne jouit pas d un niveau conomique satisfaisant et relativement assur pour l avenir. Cosandey parle de &nbsp;formule magique&nbsp; du progrs scientifique et technique et donne comme dfinition explicite de sa condition &nbsp;un systme stable d Etats diviss, prospres et rivaux&nbsp;. <br> <br> Cosandey a voulu faire tenir cette dfinition en un seul mot. A partir du grec ancien, il a forg le nologisme de &nbsp;mreuporie&nbsp;. On a incrimin le terme comme barbare alors qu il est plutt savant. Il n est pas isol dans la langue franaise o, en philosophie, on connait l aporie. &nbsp;Poros&nbsp; : ressource ; aporie : sans ressources, sans issue ; euporie : bonne ressource, bonne issue ; euporos : tre dans l abondance. <br> <br> &nbsp;Meros est l pour division. Ainsi, &nbsp;mreuporie&nbsp; signifie que dans un bon contexte conomique partag on a des rivalits gopolitiques en dynamique interactive. Nous ne voyons pas, pour notre part, d inconvnient employer ce terme unique pour dsigner un phnomne fondamental pour l intelligibilit de l histoire humaine. <br> <br> En effet, comprendre la mreuporie, c est comprendre le type de situation que l ensemble des humains doit tenir pour la claire condition de leur dveloppement, celui-ci tant directement li aux avances des sciences et des techniques. L ordre excessif, abusif, rducteur, paralysant, voire destructeur de ceux qui dominent sans frein - en tant qu acteurs religieux, politiques, conomiques - ne conduit pas privilgier une humanit de dcouvreurs, d inventeurs, de crateurs. Pas davantage les politiques et les conomies chaotiques. <br> <br> Par ailleurs, une bonne situation conomique sans rivalit politique conduit plutt l installation dans le confort, le loisir et la jouissance et favorise peu la crativit. Quant la rivalit politique, sans ressource conomique suffisante de chaque Etat, elle ne peut que reconduire &nbsp;l Etat universel&nbsp; autoritaire ou au chaos. Il va de soi que souvent les situations relles de l histoire humaine ont t fort mles. Cependant, pour l essentiel, la dynamique, dcrite par Cosandey, claire en profondeur et en tendue l histoire humaine. Elle souligne une donne anthropologique dcisive. C est du fait de stimulations rciproques que les humains dcouvrent et inventent, se dcouvrant et s inventant eux-mmes tels qu ils peuvent tre aussi. A la condition, cela va de soi, que ces stimulations ne se pervertissent pas de nouveau en excitations tirant l intrit humaine vers la destruction rciproque. Enervs par leur incapacit s inventer mutuellement, les uns accusent les autres et vice-versa. Pour tre quand mme ensemble, leur ultime choix est de s entretuer. <br> <br> <br> <b>5. L hypothse thalassographique et la mreuporie : de la Mditerrane l Europe</b> <br> <br> Dans notre rfrence au plan de l ouvrage, nous l avons dj dit, l hypothse de la mreuporie est prsente au chapitre 2. Elle est immdiatement teste sur l ensemble des pays du monde. Toutefois, ces pays ne sont pas clairement identifis partir d une dimension qui pourtant les diffrencie : leur thalassographie. De quoi s agit-il ? Les terres et les mers peuvent se trouver en opposition frontale, rectiligne, ou s interp- ntrer travers tout un ensemble de saillants avec des pninsules et des caps, ainsi que de rentrants avec des golfes et des baies, ou mme de sparations compltes des terres avec les les. <br> <br> Si Cosandey a pu traiter de la thorie mreuporique et de l clairage qu elle apporte l histoire du dveloppement des sciences dans tous les pays du monde, sans aborder la thalassographie, on peut en dduire que celle-ci est un facteur second. Ds lors, comment faut-il comprendre que Cosandey la considre pourtant comme importante ? Cela vient de ce qu elle est un facteur, certes supplmentaire, mais qui, ajout bien d autres, va finalement contribuer une volution des sciences diffrentes en Grce, en Europe, compare aux autres volutions dans le monde. Il nous faut donc rentrer dans une prise en compte et une comprhension de cette hypothse thalassographique. Cosandey qualifie la thalassographie d &nbsp;articule&nbsp;. Elle va l tre d une multiplicit de dimensions. Par exemple, les dcoupages issus des ctes peuvent ou non avoir une suite sur les terres. Cela peut provenir de limites montagneuses ou fluviales prolongeant les limites maritimes. Avec pour consquence possible, la constitution plus facile d entits politiques spares. Cela, toutefois, ne pourra se produire que si les populations sont suffisamment nombreuses. Alors, ces entits se maintiendront plus longtemps, en partie protges les unes des autres grce la fixit de leur cadre gophysique. <br> <br> Toutefois, au-del des sparations purement gophysiques, les dcisions et les actions humaines peuvent mettre en Suvre diverses sparations techniques. Par exemple, en construisant des murs, voire des murailles. Ainsi, en Chine, lorsque l ex-roi de Qin l emporte sur tous ses adversaires des autres royaumes et devient le premier empereur, Shi Huangdi, (259-210 av. J.C.), il dt pour unifier les territoires conquis, procder la destruction d un grand nombre de murs. <br> <br> Il est donc bien clair que le facteur gophysique, constitu par la thalassographie, n est pas irremplaable. Il n y a pas lieu d voquer ici l idologie des frontires &nbsp;naturelles&nbsp;. La thalassographie n est pas utilise pour justifier une donne politique partir de donnes gophysiques. Il s agit seulement d tre sensible l existence de possibles convergences entre la gophysique, l conomie et la politique. <br> <br> D ailleurs, nombre d autres conditions ncessaires rendent plutt rare l heureux couplage entre la thalassographie d un ensemble de pays et leur mreuporie. Parmi les conditions dfavorables la mreuporie, on aura non seulement des ctes rectilignes mais aussi des ctes excessivement dcoupes avec des les miettes. En effet, des entits gopolitiques d une taille suffisante ne pourront pas s y constituer. Pour qu une mreuporie soit possible, il faudra que le dcoupage ctier concide avec l ampleur optimale d une socit humaine une poque donne. Or, le vcu et le ressenti de l tendue des pays varient en fonction des moyens de transport et des vitesses qu ils atteignent. Les Cits-Etats de la Grce antique du premier millnaire avant J.C. n ont pas les mmes populations et n occupent pas le mme territoire que les Empires hellnistiques qui leur succdent ou les futurs Etats europens du deuxime millnaire aprs J.C. <br> <br> Ces trois mreupories  hellne, hellnistique de l Antiquit, et europenne moderne  constituent trois quilibres qui dpendent d espaces-temps scientifiques, techniques et humains d chelles diffrentes. Entretemps, les transports maritimes, les techniques agricoles ou militaires, par exemple, ont volu considrablement. Les mreupories successives se priment aussi du fait des progrs mmes qu elles produisent. D autres conditions sont encore requises. Une thalassographie en milieu trs froid ou trs chaud n aura pas le mme intrt qu une thalassographie en milieu tempr. La complexit de ces conditions ne doit pas empcher de comprendre que certaines d entre elles tant runies autour de la thalassographie, la mreuporie peut s en trouver facilite. Cela s est prcisment ralis dans le cas de la Grce en Mditerrane. Cosandey (2007 : 500-504) crit : &nbsp;Si l on se penche sur une carte de la Grce et du bassin de la Mer Ege, on dcouvre un profil littoral richement dot en golfes, baies, pninsules, les, saillants et rentrants&nbsp;. <br> <br> Cosandey souligne aussi l vidence des &nbsp;avantages thalassographiques d une Europe entre Baltique et Mditerrane&nbsp; : &nbsp;Elle se dveloppe en une silhouette dcoupe, arborescente. Elle tend ses pninsules tous les vents : les Balkans vers l Asie mineure ; l Italie et l Espagne vers l Afrique du Nord ; la Scandinavie et le Danemark l une vers l autre. L Europe regorge d les, de baies, de dtroits, de golfes, d isthmes. Ses mers pntrent profondment l intrieur de ses terres. Ses deux mers intrieures, la Baltique et la Mditerrane sont uniques au monde par leur superficie et leurs nombreuses les. L Europe est fine, troite mme ; jamais dans sa partie occidentale, elle n atteint mille kilomtres de largeur&nbsp;. <br> <br> Il faut comprendre que cette gophysique offre la possibilit d utiliser, dans les relations entre les pays, des voies navigables, d abord maritimes mais aussi fluviales. Cela constitue un atout humain et commercial important par rapport la difficult et au cot des transports terrestres. Cosandey le prcise : &nbsp;Au Moyen-ge, la Renaissance, l poque classique, la mer avait tous les avantages : elle offrait plus de libert, elle permettait un plus grand dbit de marchandises, elle cotait beaucoup moins cher et diminuait considrablement la dure des voyages&nbsp;. En dpit des videntes variations dans l espace et dans le temps, Cosandey estime, qu cette poque en tout cas, compare la route terrestre, la mer revenait quarante fois moins cher&nbsp;. <br> <br> Bien penser la thalassographie articule est, nous le voyons, difficile. Cependant, Cosandey n a pas voulu se priver de l clairage qu elle ajoute concernant les destins historiques spcifiques de la Grce en Mditerrane et de l Europe ensuite, comparativement aux autres continents. La formulation, rcente et claire de l hypothse thalassographique a t facilite par une nouvelle donne scientifique : la gomtrie fractale de Benot Mandelbrot (1982). <br> <br> Cosandey tablit un ensemble d estimations chiffres selon les pays. Il calcule le pourcentage de pninsules et d les par rapport au total de l espace gographique. Il obtient les chiffres suivants : 0,9% pour les territoires centraux de l Islam ; 3,1% pour la Chine ; 3,6% pour l Inde et 56,2% pour l Europe occidentale. Il calcule aussi, pour un ensemble d Etats en relation, quelle distance se situe le point le plus loign de la mer. Il obtient 2000 km pour l Islam, 1500 km pour la Chine et l Inde, 800 km seulement pour l Europe occidentale. <br> <br> Il calcule encore l indice de dveloppement, c est--dire le nombre de kilomtres de littoral (dans tout son dtail) par km2 de l espace gographique concern. Il obtient 136 pour l Islam, 189 pour la Chine, 203 pour l Inde, 702 pour l Europe occidentale. Utilisant galement le calcul propos par Mandelbrot (1982) d une &nbsp;dimension fractale, D&nbsp; (l absence de dimension fractale tant compte 1, son maximum compt 2), Cosandey crit : &nbsp;si l on prend seulement l Europe l ouest de la ligne entre Lubeck et Trieste, avec la Sude et la Norvge, on obtient une dimension de 1,47&nbsp;. Comparativement, on a 1,26 pour la Chine, 1,19 pour l Inde et 1,12 pour l Islam. <br> <br> L intrt de cet ensemble de chiffres est de nous aider comprendre que la thalassographie n est certes pas un facteur dterminant lui seul mais, quand elle s inscrit un tel niveau de diffrenciation entre les pays, comment ne pas penser qu elle aura, tel ou tel moment, un impact important ? D autant plus, si d autres conditions se trouvent tre favorables. Sensible la thalassographie de son pays, lors de la Seconde Guerre mondiale, le pote Louis Aragon (1944), franc-tireur partisan franais, crit : &nbsp;Ma France de toujours, que la gographie Ouvre comme une paume aux souffles de la mer&nbsp; <br> <br> Pour mieux comprendre l chelle mondiale le sens de la thalassographie, suivons Cosandey mais aussi Diamond (2007) en Afrique, aux Amriques, en Australie, aprs avoir dans un premier temps rapproch l Europe, la Chine, l Inde et l Islam. <br> <br> <br> <b>6. Les cinq continents et leurs diffrences gophysiques et mreuporiques</b> <br> <br> Toute comparaison concernant les destins diffrents d ensembles humains peut toujours tre trouve a priori suspecte. En effet, elle peut mobiliser une argumentation identitaire  partielle, partiale, trompeuse  dont le but est de valoriser son propre ensemble humain par rapport tel autre. Pourtant, on l a vu, la situation gophysique des ensembles humains peut se trouver objectivement trs diffrente et trs difficile. <br> <br> En ce sens, au dpart, Etats, socits, civilisations ne sont pas galit. C est de l que provient la diffrence de leurs rsultats, et non d une prtendue infriorit biologique ou culturelle. En effet, il ne faut pas confondre un rsultat et une capacit. Le rsultat culturel d un ensemble d acteurs peut se trouver objectivement infrieur en raison de circonstances dfavorables sans que leur capacit humaine soit en cause. C est bien la raison pour laquelle le biogographe amricain, Jared Diamond (2007), lass de la persistance des idologies raciales l gard des peuples premiers, africains ou amricains, a tenu montrer quel point ces populations avaient connu des conditions trs dfavorables, comparativement celles des populations de l Eurasie. Il exprime cela par le recours une opposition mtaphorique entre des continents &nbsp;horizontaux&nbsp; : Europe et Asie, l Eurasie, et des continents &nbsp;verticaux&nbsp; : l Afrique et les Amriques. Ces continents verticaux, tout en longueur du nord au sud, sont dcoups par la gographie physique et surtout climatique, en zones froide, tempre, tropicale, quatoriale puis, de nouveau tropicale, tempre, froide. Chaque zone exige que les acteurs humains qui s y trouvent soient en mesure d effectuer toutes sortes d adaptations spcifiques, y compris avec leurs animaux domestiques. Passer d une zone l autre remet en question les adaptations acquises. Elles doivent tre modifies face aux menaces nouvelles inconnues qui psent sur la sant des humains et des animaux. Diamond (2007) le souligne : en Eurasie les obstacles aux dplacements ne sont pas aussi contraignants. L Europe et l Asie sont lies entre elles, formant une masse unique. Certes, des obstacles gophysiques et climatiques  reliefs montagneux, dserts  s y trouvent aussi. Toutefois, les tres humains peuvent y circuler en se cantonnant dans des bandes de latitudes voisines. L Eurasie n a pu que bnficier de cette facilit de communication qui s est largement illustre dans de clbres routes : celle du th, celle de la soie. <br> <br> A l inverse, l Afrique souffre de conditions gophysiques qui ne favorisent pas la constitution d un &nbsp;systme stable d Etats diviss, rivaux et prospres&nbsp;. Cosandey (2007 : 576-577) crit : &nbsp;Dans cette immensit, les royaumes s tendaient jusqu se dissoudre, ou alors s avanaient et reculaient sans pouvoir fixer ni consolider leurs frontires& Mme l poque moderne, la thalassographie dfavorable de l Afrique reste un handicap pour la croissance conomique. Sauf quand il existe des infrastructures ferroviaires et routires en bon tat&nbsp;. <br> <br> Cosandey prcise encore : &nbsp;A l exception de la frange mditerranenne qui a bnfici de l influence des civilisations voisines, l norme continent africain est ferm& Sa plus grande partie a vcu totalement en vase clos sans rien changer avec le monde extrieur& Aucun commerce de pondreux n avait de chance d assurer un profit en Afrique ; dans ses immensits terriennes dsesprment loignes de toute mer, aucune conomie autre qu immdiate et autarcique n tait viable& Lorsque quelques rares produits, invariablement prcieux (or, ivoires, plumes d autruches) ou des esclaves, pouvaient faire l objet d un commerce grande distance en Afrique noire, les effets habituels se sont produits, savoir l mergence de royaumes et de cultures urbaines labores. Au Sahel, sur le passage de l or et du sel sont ns l empire du Ghana (8e sicle), le Sultanat du Mali de Tombouctou (14e sicle), l empire du Songha (15e sicle). Au sud-ouest, le royaume du Zimbabwe (15e sicle) vivait de ses changes d or avec les marchands arabes de l Ocan indien&nbsp;. <br> <br> Cosandey et Diamond font les mmes constats en ce qui concerne les deux Amriques. Cosandey (2007 : 578-579) souligne que l immensit monolithique de l Amrique du Nord &nbsp;la coupait commercialement du reste du monde, en particulier de l isthme centramricain. C est pour cette raison que les peuples nord-amricains pouvaient connatre la mtallurgie du fer de leur ct, pendant que leurs voisins d Amrique centrale l ignoraient&nbsp;. <br> <br> La situation de l Amrique du sud est peut-tre mme pire : &nbsp;la plupart de ses rgions sont coupes de la mer. Le handicap thalassographique du continent explique que les Incas& aient t beaucoup moins avancs& scientifiquement que leurs contemporains Aztques et Mayas. Notamment, ils ignoraient l criture&nbsp;. D ailleurs, &nbsp;Mme l poque coloniale, la massivit de l Amrique du Sud pse lourdement sur les activits conomiques du continent. Les Espagnols rencontraient d normes difficults pour transporter jusqu la cte l argent des hauts plateaux boliviens et pruviens&nbsp;. <br> <br> <br> <b>7. Les cinq zones thalassographiques sur la plante</b> <br> <br> Nous venons de voir comment l Europe, ce cap de l Eurasie, constitue le continent qui offre les meilleures possibilits pour une thalassographie articule. Pour dfavoriss que soient les autres continents, ils disposent quand mme de zones thalassographiques. 181 Synergies Monde Mditerranen n4 - 2014 p. 171-187 <br> <br> La question est alors : qu est-ce qui a empch ces zones de parvenir une thalassographie articule capable d entrainer ensuite une mreuporie ? Commenons par les deux Amriques. On trouve, au nord-est de l Amrique du nord, une zone thalassographique qui runit trois masses terriennes, deux mers intrieures avec les Baies de Baffin et d Hudson (celle-ci presque ferme), ainsi qu un grand nombre d les assez proches. Cette configuration est bien thalassographique. Malheureusement, le climat est tel qu il prive la rgion de vgtation et &nbsp;la rend inhabitable sinon par quelques chasseurs-pcheurs&nbsp;. <br> <br> Une deuxime zone amricaine semble prsenter de meilleurs atouts. Il s agit de l isthme centre-amricain. On y trouve trois pninsules : Californie du sud, Yucatan et Floride ; des mers intrieures  le Golfe du Mexique et la Mer des Carabes  et des les nombreuses, importantes, dont Cuba. &nbsp;Le climat favorable l agriculture permet un peuplement suffisant&nbsp;. Reste cependant un inconvnient de taille : &nbsp;la superficie des terres merges reste trop faible. Elle n atteint qu une fraction de celle de l Europe occidentale&nbsp;. <br> <br> C est quand mme dans cette zone que sont apparus &nbsp;au cours du premier mill- naire avant notre re, la premire criture du nouveau monde et le premier calendrier savant&nbsp;. Les Mayas y succdrent aux Zapotques. Chacune de ces deux socits a pu, un temps, constituer un systme de &nbsp;principauts rivales unies par des liens commerciaux actifs mais aussi en guerre les unes contre les autres&nbsp;. Quand les Aztques entrent dans cette zone, ils dveloppent l conomie, les technologies mtallurgiques, militaires, vestimentaires, et l organisation politique. <br> <br> Continuons par l Asie, dont les deux zones thalassographiques sont au nord-est et au sud-est. La premire zone qui &nbsp;englobe Tawan, les Ryky, la Core, le Japon, les Kouriles, le Kamtchatka, l Asie ctire correspondante, les les aloutiennes et l ouest de l Alaska, est malheureusement aux deux tiers inhabitable, cause du froid arctique qui l accable&nbsp;. <br> <br> Le tiers restant reprsente &nbsp;une tendue trop faible&nbsp; mais des moments de thalassographie articule ont pu s y produire singulirement partir du Japon. On a parl de l poque de Muromachi (1340-1570) comme d une &nbsp;renaissance japonaise&nbsp; ; un systme d Etats indpendants se faisait la guerre, rivalisait, commerait activement et dveloppait tout un ensemble d arts de socit. Selon une volution bien connue partout ailleurs, l un des seigneurs fodaux, celui de Kyoto, l emporta sur tous les autres et unifia le pays. Ce Japon unifi, en particulier avec Hideyoshi, devint interventionniste en Core. Une rivalit se dveloppa avec la Chine et, cette occasion, les Corens conurent et fabriqurent dj les premiers cuirasss de l histoire mondiale qui ne verront le jour que deux sicles plus tard en Occident. <br> <br> En quelques annes, les Japonais vaincus s isolent ds 1598 et le restent jusqu l arrive, en 1856, des bateaux amricains du Commodore Perry, sommant le Japon de s ouvrir au commerce mondial. Entretemps, les armes apportes par les Portugais et d abord perfectionnes par les Japonais sont finalement abandonnes aprs que leur fabrication monopolise par l Etat n ait cess de dcliner. Par ailleurs, ds 1635, le gouvernement interdit aux citoyens &nbsp;de se livrer au commerce outremer, de construire de grands navires et de quitter le pays&nbsp;. Le commerce extrieur japonais dprit. Tout progrs scientifique et technique s interrompt. Quelques relations minimes subsistent avec les Hollandais. Et la science elle-mme est communment prsente comme hollandaise. <br> <br> On sait comment, dfi par l Occident, le Japon allait ensuite rtablir l empereur, faire sa rvolution industrielle et atteindre une telle puissance qu il pourrait lui-mme dfier les Russes puis les Chinois et mme les Amricains. Ainsi, une brve mreuporie, limite la zone, n avait pu durer. Cette zone tait devenue trop troite par rapport des changements techniques et dmographiques obligeant la mreuporie se rinventer au plan intercontinental. <br> <br> Seconde zone thalassographique asiatique, la plus importante, celle de l Asie du sud-est. Elle part de Tawan, passe par la pninsule indochinoise et va jusqu l Australie du nord. Elle comprend les Philippines (avec plus de 7000 les dont 2000 habites), l Indonsie avec plus de 17000 les mais surtout Sumatra, Java, Borno, les Moluques, les Clbes, et la partie occidentale de la Nouvelle Guine. <br> <br> Cette zone, exceptionnelle, est d un morcellement thalassographique inimaginable auquel correspond un fort morcellement linguistique et culturel. Elle connat aussi des problmes climatiques, comme des pluies frquentes et violentes. Tout cela n a pas facilit la constitution d un systme stable d Etats rivaux porteurs aussi de dfis militaires. Une intense activit commerciale, bien relle, n a pas, dans ces conditions, pu conduire une crativit scientifique et technique importante. <br> <br> <br> <b>8. L Occident ou l humain ? Mreupories largies et nouveau rgime de la science ?</b> <br> <br> L explication que donne Cosandey concernant les mreupories largies et plus durables  hellne, hellnistique, europenne  exceptionnelles aussi en intensit (ci-avant 5) c est que, d emble, elles ont bnfici des meilleures situations thalassographiques au monde. Pour que cela soit bien tabli, Cosandey a tenu faire le bilan thalassographique de la plante entire (ci-avant 6, 7). <br> <br> Des configurations thalassographiques exceptionnelles constituent pour la Grce et pour l Europe un remarquable tremplin gophysique pour toute mreuporie ventuelle. A elles seules, ces configurations ne peuvent cependant pas dterminer un meilleur destin mreuporique des pays. Sinon  pareillement thalassographique au cours du temps  l Europe, n aurait pas d rester pendant presque deux millnaires dans son marasme : d abord en contre-mreuporie romaine (autoritariste) puis en contre-mreuporie moyengeuse (chaotique). <br> <br> Accordons Cosandey que dans la mesure o d autres conditions sont runies  par exemple des populations suffisantes  l adjuvant thalassographique est bien un facilitateur d mergence de la mreuporie. Ce serait le premier secret de l Occident ; il serait d ordre gophysique : un plus de thalassographie. Grce cet atout, une mreuporie pourrait se constituer, se maintenir et concerner un plus grand ensemble de pays voire mme se dvelopper en direction d une certaine implication des populations. <br> <br> Pendant que Cosandey expose les mreupories exceptionnelles de la Grce et de l Europe occidentale, une vidence se fait jour. Ces mreupories classiques, de rivalit intertatique, ne vont pas seulement devenir plus dans ce qu elles sont dj, elles vont mme pour ainsi dire changer de nature. Le rgime politique commun n est alors plus simplement celui de populations qui suivent les Etats. <br> <br> Les populations, les socits civiles, en partie au moins tant concernes, la mreuporie devient intrasocitale pour les rivalits internes la population de chaque Etat. Elle devient intersocitale en raison des rivalits entre les socits civiles des divers Etats. En plus de la thalassographie articule, on a donc l des articulations humaines qui mritent bien d tre considres comme un second secret. <br> <br> Cette situation a plus d une origine. D une part, les Cits-Etats se sont constitues partir de tribus dans lesquelles le rgime politique tait plus &nbsp;libertaire&nbsp; que dans la plupart des royaumes qui leur succdent. Goody (2006) et Ibn Khaldoun, avant lui, l ont not. Todd prciserait que le rgime familial y contribue avec le primat des structures nuclaires sur les structures communautaires. <br> <br> Retrouvons, avec Cosandey, la situation gohistorique des Grecs et la fcondit de leur aventure : articulation de multiples oppositions et complmentarits. D abord, la mer leur facilite le commerce et ils sont dans des situations conomiques galement favorables, pouvant ainsi poursuivre leurs rivalits. Lis entre eux par une culture de base commune, ils peuvent s unir et bnficier de leur situation gophysique pour mieux rsister de puissants envahisseurs externes comme les Perses. Les Grecs constitus en tribus et s associant en Cits-Etats ont encore des habitudes de libert tribale. D un ct, c est un plus originel prcieux mais par ailleurs, les intrts ethniques divergents entrainent des querelles pouvant perturber nombre de Cits-Etats. Ces querelles sont dangereuses pour chaque Cit et pour l unit relative des Grecs. <br> <br> En mme temps, un dveloppement et un approfondissement religieux constituent des fondements permettant aussi de discipliner les prtentions abusives des chefs de tribus victorieux. Cela comporte l invention des Jeux Olympiques (-776) o ces chefs peuvent aussi devenir par leurs succs sportifs des hros parfois mme diviniss. De plus, pendant ces Jeux, les guerres entre Cits-Etats doivent tre suspendues. On connait aussi, cet gard, les efforts des Sages au moins ceux d Athnes - Solon, Clisthne - pour combattre les divisions trop partisanes sans perdre la ncessit de faire travailler ensemble tous les points de vue. <br> <br> Dans la mme perspective d quilibre des oppositions internes, notons l articulation entre les grandes activits politiques, religieuses, militaires remises des archontes distincts. La philosophe Chantal Delsol a mme pu dire que l invention de l archontat reprsentait dj une sorte de lacit. A cet gard, Cosandey prcise que &nbsp;pour la premire fois dans l histoire de l humanit, les conceptions des principaux penseurs ne font intervenir ni mythologie, ni religion, ni surnaturel&nbsp;. Thals, Anaximandre et Anaximne de l Ecole de Milet, au sixime sicle av. J.-C., &nbsp;innovent en pratiquant la discussion rationnelle ; ils confrontent librement leurs ides sans en rfrer aucune autorit autre que la raison&nbsp;. Sans l association de toutes ces conditions exceptionnelles, il est probable que les Grecs se seraient retrouvs sous la domination de l empire perse. <br> <br> On est en prsence d un systme d Etats extrmement stable et &nbsp;du ct de l conomie, tous les indicateurs sont au vert& Division politique stable, conomie prospre se compltent et se renforcent mutuellement&nbsp;. Cosandey souligne ce rsultat mreuporique impressionnant : &nbsp;Les Etats-cits de l an -350 sont, pour la plupart, les mmes qu en -750. Aucune cit ne parvint jamais dominer et le puissant Empire perse chouera trois reprises. Cette priode des Cits-Etats a t d une dure exceptionnelle et d une invention culturelle incomparable. Jusqu au surgissement de la Macdoine, avec Philippe et Alexandre, on aurait presque pu croire que l volution vers l Empire ne se ferait pas. <br> <br> Tout cela merge dans une effervescence de l exprience et de la pense ouvertes l une l autre. Cette effervescence se dploie et se poursuit entre publics intresss, chercheurs et penseurs. Ceux-ci ne sont plus seulement encourags par les Etats concurrents mais par les membres de socits civiles en intense recherche critique qui frquentent des coles payantes. Penseurs et chercheurs &nbsp;vivent de l exercice de leurs savoirs&nbsp;. Ils enseignent dans des Ecoles reconnues comme celles d Athnes : &nbsp;l Acadmie de Platon (Que nul n entre ici s il n est gomtre !), le Lyce d Aristote, le Portique des Stociens, le Jardin d Epicure, l cole de mathmatiques d Hippocrate&nbsp;. <br> <br> Dans ces conditions, penseurs et chercheurs disposent de plus de liberts et de possibilits cratrices. Cosandey (2007 : 604) y insiste &nbsp;Cette structure professionnelle librale& favorise la crativit scientifique en laissant s panouir la libert de penser et en incitant chaque matre surpasser les autres  ses concurrents.&nbsp; Il ajoute : &nbsp;la division politique stable fait rayonner la libert, rendant vaine toute perscution gouvernementale&nbsp;. Menacs dans un Etat, les chercheurs se dplacent et s installent dans un autre. Par ailleurs, tant donn la facilit des voyages en Mditerrane, ils se dplacent frquemment d un pays l autre. <br> <br> Cette mreuporie dpasse largement l intertatique strict ; les rivalits en cours concernent en quelque sorte les socits entires. Ds lors, une telle mreuporie runit de nouvelles conditions supplmentaires stimulant les progrs scientifiques et techniques. Mais est-ce assez dire ? Non ! Au cours de cette mreuporie largie, quelque chose s est produit qui aurait pu ne pas se produire. La multiplicit des changes - entre groupes, personnes, points de vue - stimule la diversit des mthodes essayes par les meilleurs esprits pour mieux comprendre la complexit indfiniment variable du rel. C est alors qu un troisime secret se constituait, toujours apparemment de l occident mais en ralit de l humain. Le premier tait au plan du cadre thalassographique de l exercice humain. Le second tait aux plans go-humains des mreupories intertatiques puis intersocitales. Etats et populations partageaient le mme secret d une rivalit stimulation durable parce que rgule. Le troisime secret ralise encore un branchement nouveau, indit entre le rel de l homme - explorant, observant, pensant, reliant et calculant (logos et mathesis) - et le rel du cours complexe des choses. Un bon rsultat ne peut pas faire totalement primer le cours des choses sans appropriation humaine car les humains en seraient submergs. Un bon rsultat ne peut pas tre non plus celui qui ferait primer l activit physique et mentale de l homme sur le cours des choses, les checs s ensuivraient. Encore fallait-il inventer cet ajustement qui s exprime travers l appropriation mutuelle des mathmatiques et de la physique. On consultera, ici mme, notre tude &nbsp;Inventer le rel, l exprience, la science : de Chine en Grce et en Italie. Avec Jullien&nbsp; (Cf. I./Histoire prsente et passe en Mditerrane). <br> <br> Cette exceptionnelle invention d une science, autrement plus performante que quand elle tait trop troitement empirique, a cependant laiss deux rsidus extrmes. Le premier, dans la science mme quant ses difficults comprendre et traiter le changement dans la relation des humains l univers. Le second, dans les difficults comprendre et traiter les relations des humains entre eux. <br> <br> Le miracle de l invention d une nouvelle science lors de mreupories exceptionnelles ne s est pas prolong en celui de l invention d une nouvelle thique. Comme la nouvelle science  plus ncessaire, plus logique, plus thorique, plus applique  s est constitue en couplant au moins physico-chimie et mathmatiques, on peut penser que la nouvelle thique ne pourra pas se constituer si elle ne parvient pas coupler religion, politique, conomie et information. Mais quelles mreupories devront tre inventes : tendues, approfondies, enfin gnralises aux &nbsp;humains privs de l exercice de l humain&nbsp; c est- -dire aujourd hui encore et toujours esclavagiss ? <br> <br> <br> <b>9. La mreuporie plantaire passe et venir</b> <br> <br> La dmonstration de Cosandey se voulant plantaire, nous complterons le prsent article - recension et analyse d ensemble - par d autres consacrs aux mreupories des grandes zones gohistoriques. <br> <br> Nous avons dj prsent l une d elles, ici mme, sous II./ Histoire prsente et passe de la Mditerrane, avec pour titre : &nbsp;Hellnes, romains et europens autour de la Mditerrane. Deux millnaires de miracles et marasmes de l Antiquit au Moyen Age&nbsp;. D autres comptes rendus porteront sur la Chine, l Inde, l Islam et sur la poursuite ou non de la mreuporie l re de la mondialisation terrestre et de la mondialit cosmique. <br> <br> <br> <b>Bibliographie</b> <br> <br> Aragon, L. 1944. Je vous salue ma France. Cahors : ditions F.T.P.F. <br> Demorgon, J. 2010. Djouer l inhumain. Avec Morin. Prf de J. Corts Paris : Economica. <br> Diamond, J. 2007. De l ingalit parmi les socits. Paris : Gallimard. <br> Goody, J. 2006, 2010. Le vol de l histoire. Paris : Gallimard. <br> Julien, F. 2009. L invention de l idal et le destin de l Europe. Paris : Seuil. <br> Mandelbrot, B. 1982. The Fractal Geometry of Nature. San Francisco : Freeman. <br> Van Lier, H. 2010. Anthropognie. Bruxelles : Les Impressions nouvelles. <br> <br> Revue du Gerflint. lments sous droits d'auteur. <br> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.5.0.0 --> <br> <br> <br> <br> </div> </td></tr> </table> <!-- fin tableau 2.0.0.0 --> </font> <br> <br> <table border="1" width="100%" height="1" cellspacing="0"> <TR><TD><div align="center"> <font size="-1">Created: 25 Mar 2017 &#150; Last modified: 25 Mar 2017</font> </div> </td></tr> </table> <br> <br> </BODY> </HTML>