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David Cosandey
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Théorie du miracle européen
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Une critique du Secret de l'Occident par Claude Puhl, publiée le 23 novembre 1997 dans le Le Républicain Lorrain, grand quotidien du nord-ouest de la France. Saisi octobre 00.




L'Occident a-t-il bénéficié de la méreuporie ?

Lequel d'entre nous ne s'est pas posé un jour la question de savoir comment l'Europe occidentale et elle seule avait réussi à imposer au monde sa culture scientifique et ses techniques aux dépens d'ensembles géographiques qui parfois l'avaient précédée dans de nombreux domaines. David Cosandey, docteur en physique théorique, tente d'y répondre avec Le Secret de l'Occident (Arléa). Sa théorie éclaire le miracle passé, mais veut aussi expliquer le marasme présent.

L'auteur fait d'abord justice des explications traditionnelles: religieuses, culturelles, climatiques, ethniques, etc. Ce faisant, il constate que toutes ces hypothèses, y compris celle du hasard, sont des causes internes aux contenu intellectuel de la science. Or, l'Europe de l'Est qui répond à tous ces critères internes n'a participé que d'une manière lointaine à l'essor des sciences. Il faut donc s'intéresser en priorité aux causes externes de cette évolution, à savoir la structure économique, politique et sociale de l'Europe occidentale, au deuxième millénaire.

Il remarque d'abord que la science a besoin d'argent pour s'édifier et se transmettre en ligne continue. Le savant doit pouvoir se livrer à ses recherches et gagner sa vie en enseignant. De plus, si son environnement immédiat devient politiquement défavorable, il lui faut pouvoir passer d'un pays à l'autre désireux de l'attirer pour des raisons de prestige. Universités libres et compétitions entre dirigeants européens vont créer de véritables filières scientifiques sur lesquelles l'Europe assoira sa puissance. Compétition guerrière surtout dont les exigences financières déterminent des gestions rigoureuses et des rendements économiques et fiscaux efficaces. L'auteur tient là, on le sent, les bases de sa théorie. "Prospérité économique et division politique stable sont les deux conditions nécessaires et suffisantes du progrès techno-scientifique". David Cosandey met aussitôt cette grille à l'épreuve de l'histoire des civilisations, Europe, Islam, Inde, Chine... Ayant constaté que sa recette s'applique à la perfection, notre auteur ravi lui donne le nom de méreuporie, un composé du grec meros (diviser) et emporeos (être dans l'abondance), néologisme susceptible de faire rater les meilleures mayonnaises historiques.

Mais d'où vient que seule l'Europe (sauf la Grèce au premier millénaire avant notre ère) ait pu bénéficier plus longtemps que les autres de ces deux avantages simultanés que sont richesse économique et division politique stable? Parce que l'Europe, comme la Grèce à échelle réduite, est assise sur un socle territorial caractérisé par des côtes très découpées et propices au commerce maritime, que l'auteur baptise aussitôt d'un terme, évocateur celui-là: la thalassographie articulée. C'est dans ce socle naturel que gît le secret de la "formule magique européenne". Que l'on adhère ou non à ce présupposé, la lecture démonstrative qu'en fait l'auteur, au travers des civilisations affrontées à la nôtre, est passionnante, comme peut l'être une brillante initiation à l'histoire générale des sciences. Naturellement, cette formule magique n'opère que si le cadre géographique est à la mesure des techniques militaires mises en oeuvre, permettant le maintien d'une division politique stable. Les fusées intercontinentales et l'arme atomique rendent caduc le schéma européen. La compétition militaire, irremplaçable stimulant des sciences et des techniques pour David Cosandey, n'est plus possible. La fin de la guerre froide et de la guerre tout court ne laisse le choix qu'entre la stérile hégémonie d'une seule nation, les Etats-Unis, ou l'émergence des pays de l'Asie de l'Est, à la condition que la Chine se divise entre plusieurs états compétitifs entre eux et avec le Japon et l'Indonésie.

Le troisième millénaire verrait ainsi l'Extrême-Orient, où les mers abondent, donner naissance à une nouvelle formule magique purement économique et prendre le relais de l'Europe appauvrie et démographiquement déclinante. Mais, comme le souligne l'auteur, avec un humour peut-être involontaire: "Cette condition unique du triomphe de l'Asie future est ignorée des Chinois eux-mêmes et du monde entier".

Méreuporie ou pas, la thèse de David Cosandey a pour elle sa cohérence et un solide fond de bon sens. L'auteur revendique même à son avantage une approche braudélienne par l'importance qu'elle attribue au temps long et la priorité qu'elle donne à l'économique et au politique dans son application. Certes, mais le pape des Annales aurait-il suivi son disciple dans sa conclusion sur le cosmos où il imagine nos successeurs à la recherche de systèmes stellaires plus méreuporiques, c'est-à-dire plus favorisés sous le rapport des planètes que le nôtre et où les guerres intergalactiques relanceraient la science et les techniques vagissantes sur terre?

Claude PUHL



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