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Une interview de moi, par Dominique Berns, parue dans le quotidien bruxellois Le Soir.
(Le Soir, "Forum", 02 oct 2001, p.16).

D'après la version internet, mais dans la mise en page de la version papier, oct 2001. Version PDF. Source
Théorie du miracle européen
Cosandey




Le Soir du mardi 2 octobre 2001 

A bout portant

« Silvio Berlusconi a exprimé une opinion répandue, mais fausse»

David Cosandey
Physicien, actif dans la finance, auteur du « Secret de l'Occident 
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Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi a glosé, la semaine passée, sur la « supériorité de la civilisation occidentale ». Comment réagissez-vous à ces propos, vous qui avez écrit un livre de plus de 400 pages pour décrypter le secret de la réussite de l'Occident (1) ? Est-il légitime de hiérarchiser des civilisations ?
Du point de vue de la culture, de la langue, de la religion, on ne peut pas hiérarchiser les civilisations. Par contre, on peut comparer les niveaux de développement scientifique et technologique. De ce point de vue, la civilisation européenne a été très en avance au cours des derniers siècles. Cela dit, M. Berlusconi reproduit une opinion probablement très répandue, même si beaucoup de gens ne l'expriment pas tout haut : « Si nous sommes les meilleurs, c'est à cause de nos gènes ou de notre culture ». Mais ce genre d'explications ne tient pas la route. J'en veux pour preuve le fait que la civilisation européenne a longtemps été très arriérée au point de vue scientifique : entre 400 et 1100 après JC, l'Europe végétait, alors que la Chine, notamment,
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était très avancée. Autre contre-exemple : l'Europe de l'Est, qui est de culture européenne, est restée très loin en arrière, recopiant tant bien que mal les progrès de l'Europe de l'Ouest. Son retard chronique dément l'idée que l'avantage occidental serait dû à la culture. L'explication culturelle est antiscientifique, parce qu'elle n'est pas réfutable. La notion de culture n'étant pas clairement définie, il suffit de sélectionner les textes, les règles, les coutumes qui s'opposent au progrès – ou le favorisent.

Quel est le secret de l'Occident ?
Parmi les conditions qui ont été très favorables au progrès scientifique et au progrès en général en Europe depuis le Moyen Age, je distingue deux facteurs : d'une part, la prospérité, la croissance économique et d'autre part, la division en plusieurs Etats durables.

Vous citez le progrès économique comme condition du progrès scientifique et technologique. La croissance ne procède-t-elle pas du progrès scientifique ?
Il y a un cercle vertueux : l'argent bien investi permet de générer davantage de croissance grâce au

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progrès scientifique. Mais au départ, il faut la richesse : c'est une personne enrichie par le commerce, qui a investi des sommes colossales pour soutenir Gutenberg.

Ces paramètres politiques et économiques suffisent-ils à expliquer les phases d'essor et de déclin des civilisations ?
Prenez l'Europe. Jusqu'au XIe siècle, les frontières sont mouvantes, les Etats instables et l'économie en dépression. Il y a un recul scientifique pendant plusieurs centaines d'années. Inversement, à partir de 1100, vous constatez la cristallisation de plusieurs royaumes, qui vont être durables. Le commerce redémarre; le développement scientifique et technologique aussi.
Considérons la Chine. Du XIe au XIIIe siècle, les Chinois sont très avancés au point de vue scientifique et technique : théorie cosmologique, nouvelles méthodes pour creuser les mines, construction de bateaux capables de traverser l'océan,... A cette époque, il y a trois royaumes en concurrence intense et un commerce extrêmement dynamique. A partir de

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1300, la Chine est unifiée en un seul empire. S'ensuit le déclin.
Quant à l'Islam, on retrouve les deux facteurs durant la période de progrès : richesse et commerce prospère, d'une part, division en Etats stables en Mésopotamie, en Egypte, en Espagne, dans le Maghreb, d'autre part. Entre le XIe et le XIVe siècle, les conditions politiques se détériorent et le commerce arabe est défait par les Indiens, les Chinois et les Européens, qui reprennent le contrôle de leurs voies de commerce.


« Notre culture est favorable à la science, parce que nous avons connu des siècles de progrès scientifiques »



L'Islam n'explique-t-il pas – au moins partiellement – le déclin du monde arabo-musulman ?
C'est l'explication la plus courante. Mais elle n'est pas convaincante, parce que la religion évolue en fonction des besoins de la société. Pendant la période de progrès du
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monde arabo-musulman, les docteurs de la loi, les oulémas, adaptaient les commandements de la loi aux besoins du commerce et des scientifiques, réinterprétant par exemple les versets interdisant les prêts à intérêt. La religion ne faisait donc pas obstacle au progrès économique et scientifique. Puis tout d'un coup, elle y aurait fait obstacle... C'est une explication facile. Je pense que les modifications des conditions économiques et politiques ont rendu les religieux réactionnaires.

Pourquoi ?
Quand le monde arabe s'est appauvri, les revenus des oulémas, qui sont aussi docteurs de la loi civile et donc avocats, sont venus de moins en moins des marchands et de plus en plus de classes sociales plus réactionnaires, moins favorables au progrès.

Pourquoi l'Europe de l'Ouest a-t-elle joui de ces deux facteurs pendant un millénaire ?
Son avantage a été sa silhouette géographique, abondamment pénétrée par la mer, richement dotée en péninsules, en détroits, en îles et en mers intérieures. C'était à long terme, une plate-forme naturelle

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de développement. D'une part, parce que le transport maritime a toujours été infiniment plus efficace pour le commerce que le transport terrestre. Il l'est encore pour les produits de gros, comme le pétrole. D'autre part, parce que cette silhouette géographique favorisait la division en Etats stables et durables.

Les guerres n'ont pas manqué. Celle de Cent Ans aurait pu plonger l'Europe dans le chaos. Votre explication est fragile...
La guerre de Cent Ans est une situation limite, où l'Europe a presque basculé dans une division instable. L'avantage géographique donnait plus de chance à l'Europe. Mais ce n'est pas une explication déterministe.

Sans nier l'importance des facteurs économiques, politiques et géographiques, beaucoup de gens pourraient avoir du mal à vous accompagner au bout de votre raisonnement, notamment quand vous écrivez : « Rien dans la culture de l'Europe ne la prédestinait plus qu'une autre région à devenir le foyer scientifique de la planète » ?
Si notre culture est aujourd'hui

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favorable à la science, c'est parce que nous avons traversé des siècles de progrès scientifiques. Si notre culture est assez favorable aux hommes d'affaires, c'est parce que nous avons traversé des centaines d'années de progrès économiques. Mais si vous considérez la société européenne de l'an mil, vous pouvez dire qu'elle est hostile au progrès économique et scientifique : les gens croient à des phénomènes surnaturels, des intellectuels estiment que l'individu doit s'effacer devant le groupe, l'Eglise interdit le prêt à intérêt, les prêtres morigènent les marchands,... Au fur et à mesure que l'Europe s'est enrichie, la religion et la culture ont évolué. Ainsi, l'Eglise a-t-elle créé le purgatoire pour les prêteurs – ce qui montre que la religion et la culture s'adaptent à la société, et non l'inverse. Il n'y a rien dans aucune culture qui empêche la croissance économique et la stabilité politique.·
Propos recueillis par
DOMINIQUE BERNS


(1) « Le secret de l'Occident », Arléa, 1997. Sur le Web : www.riseofthewest.net (français et anglais).